Autour de Ras Lanuf et sur le front. ; les 4, 5 et 6 mars.

Nous avons reçu cet autre récit de quelqu’un présent sur place, qui revient sur les journées de vendredi, samedi et dimanche, mais dans d’autres endroits que ceux qui ont été évoqués dans les articles précédents. Nous mettons ici son article entier, au risque de rompre la chronologie actuelle des articles.

Profitant de la prière du vendredi, un assault parti de Bengazhi sur Ras Lanuf a rejoint, le 4 mars, les forces qui se battaient depuis Ajdabiya. Du milieu de l’apres-midi jusqu’au soir, toutes sortes de voitures, des berlines très nombreuses aux 4×4, se sont pressées vers Ras Lanouf, où le cortège a créé comme un embouteillage rapide s’engouffrant dans toutes les directions (casernes, installations gazières, bureaux de la compagnie. Chaque carrefour devenant plus ou moins le lieu des débats stratégiques et tactiques : comment aller là, comment ne pas se faire tirer dessus par ceux qui y sont deja, etc.) Les voitures placées en pointe ont fini par prendre la ville par une ruse complexe (c’est long à expliquer et les mecs m’ont demandé de ne pas trop l’éventer). Cette ruse a bénéficié des conseils de deux anciens officiers de l’armée. Le soir, les combattants dorment ensemble chez des gens du coin, pauvres ou riches. Les femmes restent (pour l’instant) totalement invisibles.

Le lendemain matin, alors que tout le monde dormait encore, une bombe est tombée en périphérie, qui a fait trembler tous les murs. Ce jour-la j’ai dépassé le front de près de 100km et me suis retrouvé a Nofalia. La ville était survolée régulièrement par des mirages F1 et des hélicoptères Mi-24 qui allaient observer Benjawad. En fin d’après-midi, j’ai trouvé des shebab sous le feu d’un Mi-24 ; ils avaient dépassé Benjawad. L’hélico a vidé un panier de roquettes, à côté de la route, et a fait un second service au calibre 50 à tir rapide, il y a eu des blessés. J’ai appris qu’un mirage F1 avait été descendu peu avant à Benjawad par un vieux type sur un canon de petit calibre, ce qui constitue un petit miracle (pour le féliciter, les gars lui disaient : « tu es un meilleur homme que moi »).

Dans l’ensemble il y a ici énormément d’armes et de munitions (en réalité, peut-être un homme sur cinq est concrètement armé, mais il y a les chauffeurs, ceux chargés des canons antiaériens, les gens qui amènent les munitions et la bouffe, etc.), toutes pillées dans les casernes. D’ailleurs, si Zawiyah est particulièrement dans la merde, c’est précisément parce que les insurgés n’ont pas pu y piller de dépôt de munitions.

Cette grande abondance d’armes et de munitions a encouragé, dans les premiers temps, un rapport à celles-ci qui aura eu quelques conséquences fâcheuses. Les insurgés ont perdu beaucoup de matériel. Les accidents sont hyper fréquents (plusieurs fois des grenades ont explosé à 5-10m de là où nous étions). Les munitions actives, mortes ou simplement défectueuses sont simplement abandonnées en plein désert. Les armes s’abîment, elles se remplissent de sable, sont graissées avec de l’essence (un soldat voulait faire ça avec de l’explosif, il ne lisait pas l’alphabet latin). Des obusiers ont été emmenés des casernes sans leurs commandes de tir. Ce rapport apparemment peu « sérieux » aux armes est en partie lié au fait qu’elles aient été interdites pendant si longtemps. D’une part, beaucoup de gens ici ne savent pas s’en servir, mais aussi et surtout, elles exercent une énorme facination sur tout le monde. Au début, beaucoup d’armes ont été conservées par les gens chez eux (même des obus de 105, des éclats de bombe, des trucs absurdes). Mais, de même que les connaissances pratiques s’acquièrent vite, nombre d’armes commencent à remonter sur le front, parfois accompagnées de leurs nouveaux propriétaires. Enfin, il y a aussi ces autres armes, non moins importantes que les armes à feu, que sont les grands pick-up blancs, dont la majorité, peints d’écritures rouges le plus souvent recouvertes ou barrées à la bombe, appartenaient à la police.

Les insurgés se réapproprient en partie eux-mêmes les techniques de la guerre. Les gens ne connaissent pas les mesures, mais reconnaissent les munitions ; ils ne connaissent pas les noms des matériels, ils en inventent de nouveaux. Par exemple, le canon anti-aérien allant de 17,5mm (.50) à 20mm, qui est véritablement l’arme de cette guerre, a été baptisé « min ta », diminutif de « melata erath », littéralement « we have resistance ».

Du côté de l’approvisionnement en nourriture, c’est impressionant. Les insurgés en ont en permanence : une abondance de friandises de toutes sortes, canettes de toutes sortes, petites et grandes bouteilles d’eau, petits biscuits plus ou moins discount. Au début, on aurait pu penser que tout cela provenait de pillages, mais il y en a toujours autant maintenant : je crois qu’elles sont données. Le plus fou, ce sont les gobelets d’eau minérale opperculés, qui sont apportés jusqu’en première ligne.

Finalement, samedi soir, les troupes se sont placées sur la route en direction de Sultan pour se préparer à la grosse bataille qui était annoncée pour les jours à venir à Harawa. Pendant la nuit les combats ont commencé à Benjawad. Le matin, nous décidons de nous y rendre. Le front est sur la route, les ennemis à plus de 10 km, hors de vue, les obus pleuvent à un rythme discontinu. Les tirs sont bien réglés en direction, mais explosent souvent trop haut ou trop dans le sol. Les tirs encadrent notre groupe, qui bat en retraite. Les shebab contre-attaquent, alimentent des obusiers multiples de 106mm. Les insurgés se font tailler en pièces, il y a de nombreux blessés, d’autres contre-attaques échouent, l’artillerie nous encadre encore : nous partons.

La révolution, ce dimanche 6 mars, s’est cassée les dents face à des tanks, hélicoptères et snipers ramenés à Benjawad par les rejetons de Kadhafi. Tout le monde est maintenant très tendu, la population fuit Ras Lanouf. Cette ville constitue un enjeu pour Kadhafi, mais reste un morceau difficile : les jeunes ne veulent plus reculer et le terrain n’est plus dégagé pour l’armement lourd. Ce matin les gens continuent de partir et seuls restent les combattants.

D., Ras Lanouf, le 6 mars.

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