Nouvelles fraîches et changements.

L’insurrection semble tourner à la guerre de positions, mais personne ne peut dire si elle durera encore trois jours ou vingt ans. Un état-major s’est constitué à Benghazi pour tenter de repercer le front à Ras Lanouf. Aujourd’hui, les loyalistes ont bombardé Ras Lanuf sans subir de réplique. Une bombe est tombée sur une maison heureusement vide, tandis qu’une autre a détruit le château d’eau. Ras Lanuf est privée d’eau.

Ben jawad, elle, est une cuvette. Saadi, le fils de Kadhafi qui s’y trouve actuellement l’a transformée en piège pour les révolutionnaires. Il a en effet placé son artillerie et ses snipers sur les crêtes. Néanmoins les plus jeunes shebabs effectuent des assauts réguliers et désespérés depuis Ras Lanuf vers Ben Jawad. Les rues de la ville commencent à se remplir de blessés portant des bandages. On y entend désormais les tirs d’artillerie signe que les combats se rapprochent dangereusement. On aperçoit aussi des débats très houleux entre les jeunes qui veulent partir combattre et les autres, jeunes et vieux, qui veulent les retenir. Al arabia a annoncé que les Beni Walid seraient en train de marcher sur Arawa. Cette info si elle était vraie serait de la plus haute importance car Saadi pourrait être pris en sandwich.

Si dans les premiers temps de la guerre Ajdabya-Brega, la vengeance et la rage semblaient le fond de l’action des shebab, très vite avec l’afflux des gens de Benghazi, les affects ont changé. Les victoires ont d’abord consacré à la guerre son caractère de libération. Je n’ai jamais entendu parler ni vu d’exécutions sommaires de combattants ou de partisans de Kadhafi (malgré les efforts de revanchards en mal d’honneur et de journalistes en recherche d’images trash). Un homme dans la voiture qui nous a conduit a Ras Lanuf s’est vu entouré, lors d’une halte, par tous les combattants qui le prenaient dans leur bras et le consolaient. Ce type connaissait un gars, pro-Kadhafi auquel il avait dit de fuir, mais il était resté et en avait payé le prix.

Brega a été prise par les types du coin, et toutes les autres villes avec le concours de leurs habitants après de longs pourparlers. Et c’est ce qui a échoué, justement, à Ben jawad. La population était partagée, globalement défavorable aux insurgés, et la concentration d’armes lourdes des fils de Kadhafi a fini de la rallier au pouvoir. La situation à l’approche du front de Syrte est particulièrement préoccupante. Nous entrons dans une région sous contrôle total de Kadhafi. Les Kadhafas, sa tribu, y sont majoritaires et toutes les populations y sont favorisées de façon générale, surtout à Syrte même.

La guerre n’est plus une liberation, mais une possibilité de passer vers Misratha et Zawia. Cette raison, purement stratégique, est une rupture franche au niveau des causes et des objectifs de la guerre. Si les insurgés brisent l’attaque de Kadhafi et percent sur Harawa, il y aura une grande bataille ; et s’ils traversent Syrte, il est quasiment certain qu’ils n’auront plus à combattre vraiment. Mais à Syrte couleront des rivières de sang s’ils entrent dans la ville. Personne ne veut cela et personne n’y est prêt, tous parlent pour l’instant de Syrte comme d’une chose facile et abstraite.

Il se dit que les Wolfallas (tribu présente dans les villes de Benwhalid et Magarha) ont décidé de marcher sur Syrte.

Ajout (8/03) à propos du caractère « tribal » de certaines positions.
Quand j’ai dit que les Wolfalla allaient marcher sur Syrte, j’ai mis le nom des villes pour pouvoir les situer ici, mais il ne s’agit pas de soulèvements urbains. Cet engagement est plus politique et plus permanent, il suit également une autre temporalité, plus longue. Dans une ville comme Sabbah, également favorable au pouvoir et qui ferme avec Syrte la route vers Tripoli, la composition tribale est déterminante. Des trois groupes (Khadafas, Benwhalids et Magarha), un seul, les Kadhafas, est partisan de Kadhafi, et a été armé dès le début. Les autres, maintenus sous une terreur permanente par la police qui arrête tous les jours des gens pour interrogatoires, semblent avoir perdu toute capacité de s’organiser.

A Benghazi, le gouvernement provisoire donnait aujourd’hui une conférence de presse à l’hôtel Tibesti. Le gouvernement est composé de 31 membres (hommes et femmes). 8 d’entre-eux représentent Benghazi, et leur identité est connue, les autres viennent d’autres villes du pays (comme Tripoli ou Syrte). Les représentants des villes encore acquises au pouvoir en place ont leurs identités tenues secrètes. Enfin, 2 membres résident aux États-Unis en qualité d’ambassadeurs. La moitié des membres de ce nouveau gouvernement, formé après la libération de Benghazi, sont d’anciens prisonniers du régime. Un seul d’entre eux faisait partie du gouvernement, il s’agit du président : Mostafa Abdhljalil, autour duquel a pu se constituer l’actuelle diplomatie. Les membres du gouvernement ont d’abord été choisis par les différentes tribus du Cyrénaique puis présentés aux États-Unis et à l’ONU – qui devaient bien trouver quelque-chose qui leur ressemble et avec qui discuter. Certains membres de ce gouvernement sont « en communication permanente » avec les américains, notamment par l’intermédiaire du nouvel ambassadeur libyen là-bas. Les libyens qui refusent pourtant toute intervention étrangère ne semblent pas plus choqués que cela par l’évidente « ingérence » américaine et onusienne.

Dans l’ensemble, à Benghazi, le gouvernement provisoire ne semble d’ailleurs pas contesté publiquement. Il faut dire que, comme nous l’avions déjà dit, il ne prend, à ce jour, aucune décision importante affectant d’une façon ou d’une autre la vie des habitants. Il s’occupe pour l’instant de plaire aux américains et aux guignols en costume de l’ONU. Il profite de l’unité des « jours d’avant la chute du dictateur ». Le peuple est uni quand il lutte contre ce monstre ; les divisions apparaissent par la suite, comme l’a montré la situation tunisienne.

Q., D., E., Ras Lanuf, Benghazi, le 8 mars.

Nous avons reçu cet autre récit de quelqu’un présent sur place, qui revient sur les journées de vendredi, samedi et dimanche, mais dans d’autres endroits que ceux qui ont été évoqués dans les articles précédents. Nous mettons ici son article entier, au risque de rompre la chronologie actuelle des articles.

Profitant de la prière du vendredi, un assault parti de Bengazhi sur Ras Lanuf a rejoint, le 4 mars, les forces qui se battaient depuis Ajdabiya. Du milieu de l’apres-midi jusqu’au soir, toutes sortes de voitures, des berlines très nombreuses aux 4×4, se sont pressées vers Ras Lanouf, où le cortège a créé comme un embouteillage rapide s’engouffrant dans toutes les directions (casernes, installations gazières, bureaux de la compagnie. Chaque carrefour devenant plus ou moins le lieu des débats stratégiques et tactiques : comment aller là, comment ne pas se faire tirer dessus par ceux qui y sont deja, etc.) Les voitures placées en pointe ont fini par prendre la ville par une ruse complexe (c’est long à expliquer et les mecs m’ont demandé de ne pas trop l’éventer). Cette ruse a bénéficié des conseils de deux anciens officiers de l’armée. Le soir, les combattants dorment ensemble chez des gens du coin, pauvres ou riches. Les femmes restent (pour l’instant) totalement invisibles.

Le lendemain matin, alors que tout le monde dormait encore, une bombe est tombée en périphérie, qui a fait trembler tous les murs. Ce jour-la j’ai dépassé le front de près de 100km et me suis retrouvé a Nofalia. La ville était survolée régulièrement par des mirages F1 et des hélicoptères Mi-24 qui allaient observer Benjawad. En fin d’après-midi, j’ai trouvé des shebab sous le feu d’un Mi-24 ; ils avaient dépassé Benjawad. L’hélico a vidé un panier de roquettes, à côté de la route, et a fait un second service au calibre 50 à tir rapide, il y a eu des blessés. J’ai appris qu’un mirage F1 avait été descendu peu avant à Benjawad par un vieux type sur un canon de petit calibre, ce qui constitue un petit miracle (pour le féliciter, les gars lui disaient : « tu es un meilleur homme que moi »).

Dans l’ensemble il y a ici énormément d’armes et de munitions (en réalité, peut-être un homme sur cinq est concrètement armé, mais il y a les chauffeurs, ceux chargés des canons antiaériens, les gens qui amènent les munitions et la bouffe, etc.), toutes pillées dans les casernes. D’ailleurs, si Zawiyah est particulièrement dans la merde, c’est précisément parce que les insurgés n’ont pas pu y piller de dépôt de munitions.

Cette grande abondance d’armes et de munitions a encouragé, dans les premiers temps, un rapport à celles-ci qui aura eu quelques conséquences fâcheuses. Les insurgés ont perdu beaucoup de matériel. Les accidents sont hyper fréquents (plusieurs fois des grenades ont explosé à 5-10m de là où nous étions). Les munitions actives, mortes ou simplement défectueuses sont simplement abandonnées en plein désert. Les armes s’abîment, elles se remplissent de sable, sont graissées avec de l’essence (un soldat voulait faire ça avec de l’explosif, il ne lisait pas l’alphabet latin). Des obusiers ont été emmenés des casernes sans leurs commandes de tir. Ce rapport apparemment peu « sérieux » aux armes est en partie lié au fait qu’elles aient été interdites pendant si longtemps. D’une part, beaucoup de gens ici ne savent pas s’en servir, mais aussi et surtout, elles exercent une énorme facination sur tout le monde. Au début, beaucoup d’armes ont été conservées par les gens chez eux (même des obus de 105, des éclats de bombe, des trucs absurdes). Mais, de même que les connaissances pratiques s’acquièrent vite, nombre d’armes commencent à remonter sur le front, parfois accompagnées de leurs nouveaux propriétaires. Enfin, il y a aussi ces autres armes, non moins importantes que les armes à feu, que sont les grands pick-up blancs, dont la majorité, peints d’écritures rouges le plus souvent recouvertes ou barrées à la bombe, appartenaient à la police.

Les insurgés se réapproprient en partie eux-mêmes les techniques de la guerre. Les gens ne connaissent pas les mesures, mais reconnaissent les munitions ; ils ne connaissent pas les noms des matériels, ils en inventent de nouveaux. Par exemple, le canon anti-aérien allant de 17,5mm (.50) à 20mm, qui est véritablement l’arme de cette guerre, a été baptisé « min ta », diminutif de « melata erath », littéralement « we have resistance ».

Du côté de l’approvisionnement en nourriture, c’est impressionant. Les insurgés en ont en permanence : une abondance de friandises de toutes sortes, canettes de toutes sortes, petites et grandes bouteilles d’eau, petits biscuits plus ou moins discount. Au début, on aurait pu penser que tout cela provenait de pillages, mais il y en a toujours autant maintenant : je crois qu’elles sont données. Le plus fou, ce sont les gobelets d’eau minérale opperculés, qui sont apportés jusqu’en première ligne.

Finalement, samedi soir, les troupes se sont placées sur la route en direction de Sultan pour se préparer à la grosse bataille qui était annoncée pour les jours à venir à Harawa. Pendant la nuit les combats ont commencé à Benjawad. Le matin, nous décidons de nous y rendre. Le front est sur la route, les ennemis à plus de 10 km, hors de vue, les obus pleuvent à un rythme discontinu. Les tirs sont bien réglés en direction, mais explosent souvent trop haut ou trop dans le sol. Les tirs encadrent notre groupe, qui bat en retraite. Les shebab contre-attaquent, alimentent des obusiers multiples de 106mm. Les insurgés se font tailler en pièces, il y a de nombreux blessés, d’autres contre-attaques échouent, l’artillerie nous encadre encore : nous partons.

La révolution, ce dimanche 6 mars, s’est cassée les dents face à des tanks, hélicoptères et snipers ramenés à Benjawad par les rejetons de Kadhafi. Tout le monde est maintenant très tendu, la population fuit Ras Lanouf. Cette ville constitue un enjeu pour Kadhafi, mais reste un morceau difficile : les jeunes ne veulent plus reculer et le terrain n’est plus dégagé pour l’armement lourd. Ce matin les gens continuent de partir et seuls restent les combattants.

D., Ras Lanouf, le 6 mars.

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2 commentaires pour Nouvelles fraîches et changements.

  1. melaka dit :

    Merci pour ces reportages passionnants !!
    C’est exaltant et terrifiant à la fois de suivre les combats, vus de l’intérieur. Merci de nous informer des fonctionnements internes de cette période historique, il faut que tout le monde sache ce qui se passe !
    Bravo à l’auteur de ce blog qui a le courage de suivre les mouvements et de tenir le monde au courant. Je relaie ce blog de mon côté et j’encourage tous ceux qui passeraient ici à faire de même !

  2. Blaise K dit :

    Bonjour,

    Tout d’abord je me joins à Malaka pour vous remercier vivement. J’aimerais cependant avoir votre avis sur le point suivant : vous dites que Khadafi unifie le peuple contre lui. Précisément, la structure du peuple libyen est tribale (jvous prie d’excuser mon ton un peu académique, je cherche pas à en imposer mais juste à être le plus clair possible). Donc, des tribus. Dès lors :
    1. Pensez vous qu’il puisse y avoir des règlements de comptes, voire d’éventuels nettoyages ethniques si le régime de Khadafi, qui unifie pour le moment contre lui, chute ?
    2. Pensez vous que puisse lui succéder une sorte de pseudo-monarchie dirigée par quelque(s) autre(s) tribu(s) oppressante(s) et/ou hiérarchisée en fonction des tribus ? Ou une dictature tout simplement ?

    Merci d’avance pour votre réponse (ceci s’adresse aux auteurs du blog, mais aussi bien sûr à ses visiteurs !)

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