L’attente des Egyptiens

En Libye, l’avancée des troupes de Kadhafi vers l’Est semble marquer (un peu) le pas. La prise d’Ajdabiyah, prévue comme la première étape d’une marche rapide vers Benghazi, n’avait pas encore eu lieu ce matin. Au contraire, les insurgés semblent y avoir fait des prisonniers, réquisitionnant ainsi des armes supplémentaires et quelques tanks. De plus, une offensive de l’armée « libre » a eu lieu hier sur Ras Lanouf, port pétrolier qui avait pourtant été repris par Kadhafi il y a quelques jours. Selon certaines rumeurs circulant à Benghazi la (contre-)offensive des insurgés aurait même poussé jusqu’à Syrte. Les troupes loyalistes, elles, prétendent toujours poursuivre leur avancée sur Benghazi.
Encore une fois, ce site n’ayant pas vocation à ne parler que de la situation libyenne, nous publions un texte venant d’Egypte, cette fois-ci d’Alexandrie.

Alexandrie, Dimanche 13 mars. Alors que nous nous rendons à un rassemblement devant un bâtiment de l’armée, les quelques dizaines de personnes présentes sur place nous demandent immédiatement et vigoureusement de partir. Un jeune homme a tout juste le temps de nous écrire discrètement son numéro de téléphone. Nous le retrouvons plus tard, et il nous explique que nous avons été pris par certains manifestants pour des espions (genre CIA ou Mossad) puisque nous sommes occidentaux et que les touristes ont fuit l’Égypte. Cette petite anecdote illustre bien l’ambiance générale qui règne ici. La police ressemble au fantasme que l’on peut avoir du KGB dans ses grandes années (la police politique égyptienne a d’ailleurs été formée par les soviétiques), beaucoup d’égyptiens voient un peu partout des comploteurs israéliens, des provocateurs de tout bord, des agents des services secrets (parfois peut-être à raison d’ailleurs). Depuis la chute de Moubarak, ce qui se trame au sommet du pouvoir est quasi incompréhensible. Difficile de saisir qui dirige quoi, l’armée est paraît-il divisée, les ministres changent régulièrement. Le seul horizon clair, c’est le vote sur la réforme de la constitution qui aura lieu le 19 mars.

Ici, à Alexandrie, tout a basculé le 28 janvier. Ce jour-là, la grande manifestation était appelée par tous les canaux que l’Etat contrôle plus difficilement : internet, téléphone, Al Jazeera, Al Arabiya,  mosquées, églises. Le jour de la manifestation, internet et les téléphones portables furent d’ailleurs coupés. Mais trop tard. Les mosquées continuaient à diffuser l’appel à manifester, les quartiers s’organisaient. Le traditionnel rendez-vous du vendredi quant à lui est devenu un moment  d’organisation et de discussions intenses. Il est très important : il génère une proximité de plus en plus forte entre les gens, et il perdure. Ce mode d’agrégation empêche des arrestations décisives, il n’y a ni tête du mouvement, ni chef, chacun a la parole.

Lundi 14 mars, comme tous les jours, à 15h, devant la mosquée Brahim-kader, les gens se rassemblement. Des portraits de martyrs de la révolution ainsi que deux tentes en soutien à la Libye sont disposés sur la place. Aujourd’hui, l’objet de toutes les discussions : al dostour.
Samedi les Egyptiens sont appelés à se prononcer sur la modification de quelques points de la constitution. Ce référendum a été décidé par Moubarak, comme dernière tentative pour se sauver, quelques jours avant sa chute. Ce vote exacerbe toutes les tensions. Nos amis ici voterons non : cette constitution est la colonne vertébrale du système Moubarak et quelques petites modifications n’y changerons rien, elle doit disparaître dans son ensemble. Alors que certains restent à discuter, d’autres décident de partir en cortège chaotique. Le mégaphone circule de mains en mains, celles d’un enfant de treize ans, comme celles d’une femme voilée, ou du père d’un martyr.

Le soir, sur l’allée Gaouad Hosny, les Frères Musulmans organisent un meeting. Le contraste est saisissant : une grande estrade, une rue entière remplie de chaises avec les hommes d’un côté, les femmes de l’autre et au milieu les officiels et les journalistes. Rapidement, un chargé de communication nous prend en main et se propose de nous expliquer le point de vue des Frères Musulmans. Ils appellent à voter oui : le maintien de la constitution permettra la tenue au plus vite de nouvelles élections. Étant la seule force politique organisée ils ont effectivement tout intérêt à ce que celles-ci arrivent rapidement. En cas de victoire, ils promettent une nouvelle constitution. Aux abords du meeting, des manifestants de l’après-midi essaient de faire entendre leur position.

L’armée a annoncé qu’elle ne tolérerait aucun rassemblement ni aucune manifestation samedi, le jour du vote. L’habituel rendez-vous du vendredi s’annonce décisif, certains parlent d’un nouveau vendredi de la colère.

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Un commentaire pour L’attente des Egyptiens

  1. anonyme dit :

    A la lecture de votre blog, une série de questions nous est venue à l’esprit. Nous ne savons pas si vous aurez le temps d’y répondre tout de suite. Vu de loin, il y a tellement de choses que l’on a du mal à comprendre et meme en essayant de décrypter toutes les absurdités que l’on peut entendre dans les médias on se fait une image assez floue de ce qui se passe.

    *Questions générales:

    1. La question des grèves, de l’arret de la production. On a peu parlé dans les médias de cet aspect des choses. Tout semble centré sur l’occupation de l’espace public, sur le fait de reprendre la rue à la police. Dans un tract du 23 février, des révolutionnaires grecs appelaient à faire de la place Syntagma une nouvelle place Tahrir. Les stratégies de grèves générales, de blocages n’apportant pas de résultats immédiats, certains appellent de leurs voeux une contestation beaucoup plus « politique » et symbolique. Mais les révoltes d’Afrique du Nord se limitent-elles à cela ? Que se passe-t-il dans les usines, dans les transports, sur les chantiers, dans les ports ? Les syndicats participent-ils, sont-ils dépassés ? Quel est le role de la classe ouvrière ? (dans les médias il n’est question que de cette vague catégorie de « peuple »)

    2. Ce qui est le plus intrigant pour qui voit ces révoltes de loin c’est la question de leur « contenu » politique. Les médias occidentaux parlent de « révolutions démocratiques », de luttes contre les « dictateurs ». On parle beaucoup du role de la police (après tout c’est comme ça que tout a commencé en Tunisie). Il est aussi question de l’augmentation des prix des denrées de base (liée à la spéculation). Mais ce que l’on a du mal à voir, c’est ce qu’affirment ceux qui sont restés pendant des semaines à la Casbah de Tunis, ou place Tahrir au Caire, ceux qui ont fait la révolution. En Iran en 1978-1979, en Irak en 1991 ou en Kabylie en 2001, on voit émerger, s’inventer des pratiques mais aussi des formulations politiques nouvelles, on voit apparaitre des tendances qui s’affrontent, etc. Qu’en est-il dans les pays où vous vous touvez ? On se doute qu’il doit y avoir un fossé entre ceux qui formulent des revendications (démocratie, élections libres, augmentation des salaires… : partis, associations, « conseils de transition ») et ceux qui se battent et occupent les places. Le filtre des médias ne nous fait voir qu’un des deux aspects. Mais de quoi parlent vraiment les gens sur les places, dans les discussions ? Quel est leur langage ?

    3. Encore une référence à l’Iran et à la Kabylie. Dans les deux cas on a vu apparaitre (ou réapparaitre) des formes politiques d’auto-organisations locale (shura en Iran, aarch en Kabylie). Peut-on observer de tels phénomènes dans les révoltes actuelles ? Sont-elles avant tout urbaines ? Comment cela se passe-t-il dans les campagnes ?

    4. Y-a-t’il eu des phénomènes d’occupations, de réappropriations (des maisons, des terres, des moyens de production) comme au Portugal en 1974-1976 ? La propriété est-elle remise en cause sous quelque forme que ce soit ?

    5. Comment s’est propagée la révolte ? Comment la vague se transmet-elle d’un pays à l’autre ? Comment les informations circulent malgré les coupures des moyens de communication ? Est-ce que les téléphones portables marchent ?

    6. Le role de l’armée. On a beaucoup entendu en Egypte le slogan « l’armée, le peuple, une seule main ». Mais il semble que l’armée soit passée désormais d’une position de passivité bienveillante (on laisse faire, on lache Moubarak) à un role beaucoup plus actif (on rétablit l’ordre jusqu’aux élections). Quels sont désormais les rapports avec l’armée en Egypte ? Celle-ci est elle unie ou traversée de contradictions ? Est-elle composée d’appelés ?

    7. Le role des femmes. Le cliché qui circule en Europe est le suivant : les femmes sont traditionnellement marginalisées dans les pays d’Afrique du Nord et il en va de meme au moment de la révolte. On ne montre dans les médias que des mères qui pleurent les martyrs et des femmes qui font des youyous. Quel est leur role réel, leur visibilité ?

    8. Le role de la religion. Sans parler du role des « islamistes » (Frères musulmans, Ennahda…) quelle est la place de la religion dans les révoltes ? Les gens utilisent-ils un langage religieux ?

    9. Est-ce qu’on comprend mieux le role des occidentaux, de la CIA sur place ? Pourquoi les USA ont laissé faire et meme soutenu la révolte egyptienne alors meme que Moubarak était l’un de leurs principaux alliés dans la région, garant d’une certaine stabilité, notamment par rapport à Israel ? Pourquoi Sarkozy qui recevait Kadhafi en grande pompe il y a un an parle-t-il désormais de le bombarder ? Que signifie le fait que ces révoltes soient si bien vues en « Occident » ?

    d10. Existe-t-il sous une forme ou sous une autre une part de la révolte qui s’attaque à ce qui est commun aux « démocraties » et aux « dicatures » : l’argent, l’économie, la circulation des images. Peut-on voir les bribes de ce qui est advenu en Iran en 1978-1979 avant la contre-révolution islamique : une remise en cause de la « civilisation occidentale » (cinémas brulés, télévisions empalées, raffineries sabotées, etc.) ?

    *Pour ceux qui sont en Lybie :

    1. Un cliché qui circule beaucoup sur la Lybie : la Lybie est un pays très peu peuplé (seulement 6 millions d’habitants contre 85 millions en Egypte), très riche grace à ses ressources en pétrole (PIB le plus élevé du continent, PNB/hab de 12000$) et la « classe ouvrière » dans sa très grande majorité n’est pas lybienne mais est composée d’immigrés (Pakistan, Bengladesh, pays d’Afrique…). La question est donc la suivante : qui est ce « peuple » lybien dont parlent sans cesse les médias occidentaux ? Qui sont ces fameux chababs ?

    2. Que font les immigrés ? Fuient-ils, participent-ils à la révolte ? Qu’est-il advenu des centres de rétention, construits avec les fonds de l’Union européenne ?

    3. Comment fonctionne le « front » ? Ce qu’on voit ici à la télévision, ce sont des pick-ups avec des mitrailleuses qui visent les avions, se font bombarder et fuient. Y-a–il des points de fixations ? Des tranchées ? Des combats urbains ? Kadhafi « modère »-t-il son action comme le disent certains commentateurs (non-utilisation des armes chimiques, etc.) pour ne pas trop échauder la « communauté internationale » et rendre possible un après ?

    4. Ce qu’on comprend à la lecture de vos articles, c’est que d’un coté il y a une armée de métier bien équipée, avec des avions et de l’artillerie lourde et de l’autre cotés des gens de bonne volonté mais sous-équipés et surtout sans formation militaire. Seule une intervention extérieure (bombardements, imposition d’une no fly zone) pourrait d’après vous inverser la tendance. Si cette intervention n’a pas lieu (ce qui est très probable étant donné les réticences de la Russie, de la Chine mais aussi d’une bonne partie des états européens) quel est le scénario le plus probable ? (fin de la rébellion, transformation en guérilla, bains de sang, politique de conciliation ?)

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