Libye. Les combats continuent sur le front. Benghazi se réorganise.

Hier, après une nuit passée dans le désert, bercé par le bruit des avions de la coalition qui sillonnent le ciel très haut et par celui de l’artillerie ennemie, j’ai accompagné un groupe de shebabs partant de Zwetina.  Après avoir passé la dernière grosse crête avant Ajdabiyah, nous arrivons sur une zone où la route a été complétement battue par les obus. Les véhicules des insurgés arrivés sur place pendant la nuit nous attendent là tous les cinq, et tous les cinq réduits en cendres, plus ou moins reconnaissables. Les gars ramassent le corps d’un soldat à l’écart, le visage plein de sable. A ce moment-là, l’explosion d’un obus, non loin, fait comprendre à notre groupe ce qu’il s’est passé. Et le pousse à décamper en vitesse… Tout le monde remonte dans les véhicules qui repartent en trombe, non sans heurter dans leur fuite deux autres voitures.  Notre groupe comptait un camion et trois pick-up dont deux montés de min ta, une petite dizaine d’hommes dont deux syriens, de quoi manger et dormir pour cette troupe, des kalachnikov, des munitions, des rpg. Et il n’aura réussit qu’à s’empaler à l’endroit où les types d’en face n’ont qu’à appuyer sur un bouton pour les dégommer.
Les pro-Kadhafi à Ajdabiyah disent qu’ils ne se rendront jamais…

Avec l’affrontement qui s’enlise, et alors que les observations sur le manque d’expérience militaire des insurgés sont devenus des lieux communs, certains occidentaux présents ici (des journalistes, par exemple) commencent à devenir franchement méprisants avec les shebab. « C’est des abrutis », « les cons, ils vont tous seuls se faire tuer pour rien », « ils attendent que la coalition règle leurs problèmes, comme des enfants ». Il est vrai que cette guerre est un grand gâchis, et que les shebab semblent grandement dépourvus de sens stratégique. Mais, d’une part, ici tout le monde prend bien conscience de la gravité de la situation, notamment parce que tout le monde a participé de près ou de loin aux soulèvements urbains où des milliers de gens, avec rien, ont affronté des 20mm et des rpg. Et aussi parce que si Kadhafi prend Benghazi, cela provoquera un exode massif et des purges non moins massives. A part les quelques petits chefs qui traînent sur les checkpoints ou dans les bâtiments officiels à faire chier les gens, tout le monde agit donc avec une certaine gravité. Les assauts sont peut-être désesperés dans cette bataille de la route qui a tué et tue tant de ces shebab qui font la guerre depuis le début, mais que faire d’autre dans un pays où les villes de Misrata, de Zintan, de Zawiyah vivent des massacres, massacres que la petite armée des shebab serait pour le coup tout à fait à même de combattre victorieusement sur le seul terrain qui lui est favorable : la ville. Rappelons qu’il manque ici les plus essentiels matériels de guerre, des cartes précises du pays par exemple. Les Libyens savent bien que la France et l’Angleterre sont en train de niquer la Libye quelle qu’elle soit, mais leur intervention épargne aux insurgés, pour l’instant, un grand nombre de morts et rend envisageable une (potentielle) victoire. Alors pétrole contre vies humaines, les « merci sarkozy » ne sont pas dilapidés en vain, et franchement, étant Libyen, qui ne ferait pas pareil : que la France prenne son pétrole, qu’elle reconnaisse qui elle veut comme nouveau Kadhafi démocratique, on fera la révolution quand il n’y aura pas une pure puissance militaire prête à nous écraser aux portes de la ville.

A Benghazi la vie a repris peu a peu. Les restaurants commencent à réouvrir, beaucoup de commerces ont déjà réouvert, mais les heures sont complétement modifiées. Tout ouvre le matin et la majorité des commerces ferme vers 15h. Seuls les marchés populaires ouvrent dans l’apres-midi. La nuit chaque rue de la ville est partiellement entravée, tous les 10m, par des barricades de fortune, et toutes ces barricades sont gardées par des hommes armés. Ce dispositif empèche à tout véhicule de pourvoir fuir rapidement. Il a été mis en place dès le soir de l’attaque des kadhafistes et a été maintenu depuis. Le matin la quasi totalité des barrages est levée.

Depuis que la guerre est arrivée aux portes de la ville, les armes, qui avaient été en grande partie récupérées lors du pillage de la caserne, se sont faites rares et précieuses. Une kalachnikov s’obtient en ce moment contre 3500 dinars libyens ; certainement l’endroit du monde où c’est le plus cher. A l’inverse, le litre d’essence, à 200 diran avant la révolution, est passé à 150 très vite, suivant un mouvement inverse à ce qu’aurait prévu un économiste, par l’effort des pompistes (j’en ai vu en filer gratuitement).

Les 4×4 blancs, très prisés des insurgés, que je suspectais être ceux de la police, ont en fait une toute autre origine. Ici, avant, quand on voulait une caisse, on la demandait aux organisations de jeunesse, qui traitaient la demande en plusieurs années, se mettant le fric de côté, pour finalement acheter ces pick-up de fabrication chinoise que de nombreuses personnes refusaient d’utiliser comme protestation. Et maintenant les types sont fiers de retourner ces bagnoles de merde contre ceux qui les ont achetées.

Benghazi, le 23 mars.

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