Réaction thermidorienne en Tunisie ?

Nous faisons un nouveau détour par Tunis avec ce (long) article que nous a envoyé un ami présent sur place.

Rendez-vous avec Souad, à Bab al baar, la porte de la mer. Souad est une étudiante qui a participé aux deux occupations de la place de la Kasbah. Je ne la connais pas et elle non plus. Je n’ai même pas eu la présence d’esprit de lui donner un quelconque signe de reconnaissance au téléphone. Ce qui, au regard du lieu de rendez-vous, est vraiment imbécile.

La place grouille de monde. La foule rentre et sort de la médina pour se heurter à des dizaines de vendeurs à la sauvette aux étalages de fortune. Ceux-ci sont composés le plus souvent d’un large bout de carton ou d’un drap pour les plus futés, au cas où les flics se décideraient à les expulser de la place. Des marchandises aussi hétéroclites que des fringues bon marché, des parfums de luxe contrefaits, des sacs à mains, porte-manteau rose gonflable en vinyle, des lunettes de soleil, des armées de blindés et autres véhicules miniatures se disputent les faveurs des passants, avec plus ou moins de succès. Peu appréciés par les Tunisois lorsqu’il vous en parlent (bien que beaucoup d’entre-eux profitent de ces soldes à faire passer Tati pour un magasin de luxe), ces vendeurs ont selon eux subitement envahi les rues de la capitale depuis la révolution. Tout le monde s’accorde à vous affirmer que l’on ignore d’où ils viennent, mais, pour la plupart, ce sont de jeunes Tunisois et Tunisiens issus des régions intérieures. Une partie de la jeunesse qui reprend à son compte une « liberté » gagnée bien chèrement et qui l’honore à sa façon en reprenant ici ou là un bout de trottoir pour gagner quelques dinars. On les accuse de tous les maux et particulièrement de fomenter des troubles et de vouloir déstabiliser le pays. Rien que ça. Depuis plusieurs semaines, ils battent le pavé au gré des interventions policières et s’affrontent au courroux des commerçants établis qui parfois en viennent aux mains et au couteau. Si leurs clients semblent toujours aussi nombreux qu’avant la révolution, ils semblent évidemment moins enclins à dépenser et profitent comme tout le monde des prix cassés que pratiquent ces vendeurs à la sauvette. La police tâche de ménager les commerçants « établis » en expulsant ces nouveaux concurrents, les arrêtant parfois et confisquant leurs marchandises tout en prenant garde à ne pas faire de vagues. De crainte de voir la situation, déjà extrêmement tendue, dégénérer encore plus. Bien qu’ils aient changé d’uniformes, personne n’a oublié qui ils sont. Pourtant, on fait mine d’envisager l’avenir de la république avec eux aussi. Prétendre à qui veut l’entendre que les jeunes « vendeurs sauvages », comme on les appelle, sont responsables des troubles et du désordre dans la capitale confine à l’aveuglement, lorsque l’on voit le retour en toute impunité des flics dans les rues, l’air de rien, ni vu ni connu, et à la bêtise quand on sait que le feu a pris avec l’immolation de l’un de ces fameux vendeurs sauvages : Mohamed Bouazizi. L’Histoire oublie vite, les peuples révolutionnaires parfois encore plus, lorsqu’ils oublient qui est le vrai ennemi.

En passant, il faut savoir que les forces de sécurité ont commencé à organiser depuis peu les bases d’un syndicat des forces de l’ordre intérieures. Le raisonnement est qu’un policier syndiqué et qui a une structure pour défendre ses droits et sa dignité sera moins exposé à la corruption et préférera la persuasion au bâton. « Il y aura toujours des dépassements, ou des bavures comme partout dans le monde sauf qu’on parlera d’exception, mais pas de règle générale » déclare un membre du comité provisoire du syndicat des forces de l’ordre. On croit rêver.

La porte de la mer est un lieu de rendez-vous prisé et plusieurs personnes dont quelques jeunes filles seules attendent comme moi un probable rendez-vous. Mais à force de les regarder alternativement avec insistance, je me demande si je ne vais pas m’attirer des ennuis. Finalement une toute jeune fille semblant sortir d’un clip de r’n’b s’adresse à moi et me demande si je suis Français. Merde, je ne savais pas que c’était gravé sur le visage cette maladie là. C’est Souad. Elle a dix-neuf ans. Elle est étudiante en classes préparatoires math-physique à la faculté de sciences. Après quelques présentations d’usage et qu’elle m’ait souhaité la bienvenue en Tunisie, je lui explique les raisons de ma présence ici. Comment se recompose ou plutôt se compose le sens du politique après le soulèvement de décembre et de janvier ?Comment s’organisent ceux et celles qui ont tenu les rues, jusqu’à la chute de la famille Ben Ali-Trabelsi le 14 janvier, puis celle de Ghannouchi le 27 février et l’abrogation de la constitution du 1er juin 1959  par le gouvernement de transition de Béji Caïd Essebsi, pour élaborer une perspective révolutionnaire ? Souad ne semble pas très intéressée par mes questions. Elle m’assure plutôt du fait que les gens comme elle souhaitent la stabilité désormais et que les choses reviennent à la normale. « Maintenant que nous avons fait notre révolution, il nous faut l’ordre et la prospérité économique pour vivre dans la dignité et la fierté » me dit-elle. Elle ajoute qu’en attendant les élections de l’assemblée constituante le 24 juillet prochain il faut « se remettre au travail et passer les examens pour que le pays se relève. ». Ses parents sont tous les deux professeurs et enseignent à Tunis mais elle n’aimerait pas faire comme eux. Elle veut obtenir la meilleure note possible aux examens afin de pouvoir tenter le concours pour entrer dans l’armée de l’air tunisienne et ainsi devenir le deuxième femme pilote de chasse tunisienne. Elle m’explique que ce qui est important pour elle, c’est d’être reconnue et valorisée dans son métier et surtout de gagner un très gros salaire.

Tout en écoutant Souad discourir sur ceux qui fomentent actuellement des violences (on sait maintenant précisément de qui il s’agit quand elle en parle), nous prenons le métro, qui est en fait un tramway, pour se diriger vers le campus universitaire au nord ouest de Tunis et qui regroupe à la fois les facultés de droit, de sciences et l’école nationale d’ingénieurs. Elle tient absolument à me faire visiter la faculté où elle étudie mais à l’entrée de la fac de droit, un attroupement retient l’attention. Une soixantaine de personnes sont là et quelques-unes d’entre elles invectivent un homme d’une cinquantaine d’années. Un jeune étudiant finit par éclater de colère et se rue sur celui qui s’avère être un professeur en droit proche ou affilié RCD. Retenu par ses camarades, le jeune étudiant finit par forcer les autres à expulser ce professeur du campus et celui-ci s’enfuit honteux sous les insultes. Souad me tire depuis le début de l’esclandre par le bras, elle-même apeurée par la scène qui pourtant n’a rien d’effrayant. En fait, elle ne veut pas se mêler à ce qu’elle nomme encore une fois des troubles et des violences, mais, plus encore, elle ne veut surtout pas que je vois ce genre de choses qui me donne pourtant le sentiment d’être finalement assez ordinaire dans cette période. Elle tient par dessus tout à ce que je me fasse une bonne impression de la nouvelle Tunisie révolutionnaire.

Ensuite, un long calvaire commence pour moi : une visite interminable de presque toutes les pièces de tous les bâtiments du campus, y compris le local des photocopieuses. Une bonne heure et demi après le début de ce circuit touristique, dont je ne doute pas une seconde que je fus le premier touriste post-révolution à en profiter, nous partons rejoindre ses camarades avec qui elle anime une émission de radio en plein air. Elle me présente à ses amis qui ont déjà un peu tous la tête ailleurs et plus particulièrement dans les examens qui s’annoncent en mai. Ils ont tous pris du retard avec la révolution m’expliquent-ils et les deux semaines de vacances qui commencent aujourd’hui même seront mises à profit pour réviser. Souad pour cela se retire dans la famille de son père, à 150 kilomètres au sud. Tous commencent à se dire au revoir et, après lui avoir demandé maladroitement de rencontrer des étudiants politisés, nous nous dirigeons vers un local où figure sur la porte un immense poster du Che. Je précise qu’il s’agit bien d’Ernesto, pas de Jean-Pierre. Le local est fermé et elle me dit que eux-aussi doivent déjà avoir quitté le campus.

Peu après et un peu las, je quitte donc Souad devant la station de bus qui borde le campus, où je rencontre une étudiante qui se qualifie elle-même de « maîtrisarde » d’une trentaine d’années. Nous prenons le bus ensemble pour le centre-ville. Elle cumule trois masters, un en géologie, un autre en géo-sismologie et un troisième en géo-quelquechose. Elle n’a évidemment jamais trouvé de travail dans ce domaine. En attendant une opportunité qui ne viendra sans doute jamais selon elle, elle entame un quatrième master. Je lui demande bêtement pourquoi elle a choisi cette voie d’enseignement. Elle me répond simplement que c’était dans ce domaine qu’elle voulait travailler. Eh oui, elle ne s’est pas farcie presque dix ans d’études en géomachin pour faire du tennis. Elle aurait également souhaité quitter le pays il y a quelques années et gagner la France pour ses études mais étant issue des classes moyennes, elle ne pouvait pas espérer décrocher une bourse et un visa étudiant en France. Sa famille n’aurait pas pu non plus l’entretenir là-bas par manque de moyens. Comme elle me l’a dit, pas assez pauvre et pas assez riche.

Je continue cette journée en m’engouffrant dans la médina où je finis par rejoindre un Français  rencontré plus tôt, qui vit la moitié de l’année en Tunisie depuis dix ans. Il me présente à cette occasion un de ses amis. Un vieux monsieur vendeur de chéchia, coiffe traditionnelle tunisienne. Je reviendrai dans un article ultérieur sur ses pronostics à la Omar Shariff sur la prochaine révolution qui aura lieu en France mais, lors de cette longue discussion, il nous révéla que le système éducatif avait lui aussi était assujetti aux intérêts politiques. Par exemple, sous Bourguiba on se vantait ici d’avoir 17% en moyenne de réussite au bac. Et sous Ben Ali, le chiffre est monté jusqu’à 60% de moyenne avec un pic à 80% au début de cette décennie. Selon lui, on a mal formé beaucoup trop d’étudiants. Maintenant le pays se retrouve avec une quantité incroyable de jeunes surdiplômés qui n’ont pas le niveau et qui finissent pour les plus chanceux par travailler dans des call-centers pour répondre aux  problèmes de forfait internet des Français, en tant que « Marc » ou « Sophie ». Plus pervers, les instituteurs et autres professeurs évitaient soigneusement de trop mal noter leurs classes et leurs élèves au risque de compromettre leurs postes ou leurs carrières. De bons résultats confirmaient l’excellence des maîtres.

Cette nouvelle virée dans la médina m’amène à rencontrer des jeunes qui occupent une maison ottomane magnifique juste derrière le gouvernorat de Tunis et ce, depuis un mois. Sawty ou « je vote » en arabe est une association de jeunes principalement issus des quartier huppées au bord de la mer au nord-est de Tunis. La marsa, Carthage, Gammarth et Sidi Bou saïd. Fathi, 20 ans, m’accueille avec ses amis aussi jeunes que lui au milieu d’un concert donné par un groupe qui reprend le tube « Unchain my heart » qu’interpréta Joe Cocker, un fameux chanteur engagé. Fathi m’explique que Sawty a pour credo « je suis donc je vote ». A l’écouter, je me demande si je vais pleurer ou pleurer. Fathi déroule son discours comme un bulldozer : « Notre action se décline sur 3 axes principaux. Présenter et promouvoir les valeurs et le fonctionnement du modèle démocratique. Informer sur les mécanismes et les particularités du système politique tunisien et ses acteurs. Servir de plateforme d’échange entre la voix de la jeunesse tunisienne, l’État et la société civile. L’association Sawty se donne pour mission d’accompagner la jeunesse tunisienne durant la phase de transition démocratique. Notre but est d’initier la jeunesse à la vie civique ayant pour objectif l’acquisition des valeurs démocratiques universelles ». Pendant qu’il continue à dérouler, je me demande comment de jeunes Tunisiens même riches et éduqués ont pu en si peu de temps maîtriser à ce point et avec autant d’habileté cette grammaire démocratique qui n’a rien à envier à celle d’un fonctionnaire soviétique dans les années 70. Fathi m’explique encore qu’un autre de leurs buts serait de mettre en place un bus citoyen qui sillonneraient toute la Tunisie jusqu’au 24 juillet, jour annoncé pour l’élection de l’assemblée constituante. Je me demande juste à ce moment s’il ne tente pas là une nouvelle expérience d’hypnose. Mon calvaire continue avec la projection d’un film réalisé par leurs soins avec des moyens quasi professionnels. Un film court qui s’avère plutôt tenir du film promotionnel où l’on y voit des laborantins jouer avec des fioles multicolores et chercher la formule de la démocratie et qui finissent par la trouver dans une explosion qui s’avérera inoffensive.

Fathi, persuadé d’avoir affaire à un auditeur averti qui ne peut qu’apprécier cette démarche, semble ne plus  vouloir me lâcher. Mais soudain, contre toute attente, il craque. Il m’avoue qu’il ne se sent pas faire partie du peuple au vu de ses origines sociales et du degré de compromission parentale avec l’ex ou nouveau régime, ou peut-être les deux. Il se demande si tout cela a pour lui du sens. Il semble étouffé par un complexe évident de culpabilité en me rappelant qu’avant la révolution tout allait bien pour lui. Il avait l’argent, la voiture, le voyage d’un mois à l’étranger chaque année et la garantie d’une très bonne situation à condition de ne pas parler de politique. La discussion s’interrompt quand Fathi disparaît le temps de s’entretenir avec un de ses amis et je profite de ce moment pour m’éclipser discrètement. Las et envahi par un sentiment d’abattement, je quitte la médina pour rejoindre l’avenue Bourguiba boire un dernier café avant que la nuit ne tombe.

Aujourd’hui lundi 21 mars, c’est aussi la fête de la jeunesse, mais contrairement à hier où l’on fêtait l’indépendance, nul cortège lié à ce faux événement. Une manifestation improvisée de quelques centaines de personnes s’étire le long des barbelés de l’avenue Bourguiba pour protester contre l’intervention des occidentaux en Libye. La police s’est déployée en force et de nouveaux blindés sont apparus autour de l’ambassade de France. Dès l’année prochaine, cette fête de la jeunesse, instituée par Ben Ali, s’intitulera fête de la jeunesse et de la révolution et aura lieu le 14 janvier suite à une décision prise par le premier ministère dans un décret publié vendredi dernier.
L’Etat tunisien, en sauvant les meubles lors des journées de janvier, est depuis passé à l’offensive et même si la constitution est abrogée en attendant les élections de juillet, si les chambres parlementaires ont été dissoutes, le gouvernement de transition de Béji Caïd Essebsi fonctionne et administre la révolution. Cet Etat apprend très vite et joue malheureusement déjà avec virtuosité ses partitions démocratiques et révolutionnaires et il est certain que si le peuple tunisien ne veut pas continuer à se faire voler comme c’est arrivé depuis plus de vingt ans, il lui faudra achever sa révolution ou admettre de vivre sous le régime d’une défaite qui s’avérera terrible.

Tunis, le 21 mars.

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