Tunis : les joies du bricolage.

Encore un nouvel article venu de Tunis sur un magasin de bricolage qui a connu quelques déboires avec la chute des Ben Ali-Trabelsi.

Aujourd’hui, je profite d’un reportage que fait D., une journaliste française qui travaille pour un hebdomadaire économique, pour m’incruster. Il s’agit d’aller s’entretenir avec le directeur du premier magasin de bricolage ouvert en Tunisie, Bricorama. Le magasin se situe au kilomètre 16 de l’autoroute en direction de Bizerte, au nord de Tunis. Celui-ci se trouve à quelques centaines de mètres d’un immense complexe commercial Tunis City, occupé notamment par l’enseigne Géant. Tunis City a été intégralement pillé dans les journées qui ont suivi le départ des Ben Ali-Trabelsi et en partie incendié. Il est depuis fermé et, au vu des dégâts, n’est pas prêt de réouvrir. Bricorama n’a pas été épargné non plus.

Ce magasin dévoué au bricolage et à la décoration est une surface de 4000 mètres carrés. Construit sur une plaine déserte cernée de petites collines, sur lesquelles on distingue au loin quelques villages. L’autoroute qui sillonne cette plaine sur toute sa longueur est la seule manière d’y accéder. Lorsque l’on arrive sur place, le ton est immédiatement donné. Un camion militaire stationne à l’ombre du magasin tout en restant suffisamment visible afin de voir et être vu, dans l’idée de marquer une présence dissuasive. Trois militaires, fusils d’assaut sur la poitrine, sont en faction devant les barbecues préfabriqués disposés à côté de l’entrée du magasin. Ils guettent avec méfiance tous les véhicules arrivant sur le parking, jaugeant les intentions de leurs occupants. A notre arrivée, ils se dirigent vers l’entrée, rejoints par deux vigiles parmi la dizaine qui glandouillent dans le hall du magasin. Un vigile nous demande d’ouvrir nos sacs pour les fouiller. Légèrement perturbé par ce troublant protocole, en France on demande plutôt ça à la sortie, nous obtempérons. Les trois militaires les mains sur leurs fusils d’assaut observent la scène avec nervosité. Nous n’avons pas particulièrement droit à un traitement de faveur puisqu’une femme arrivant derrière nous se fait également fouiller son sac à main.

Dans le magasin, tous les regards se braquent sur nous et les employés n’esquissent même pas un sourire, ni de quelconques formes de politesse commerciale. Bien au contraire, ils ont l’air de se demander ce que nous venons foutre ici. Ambiance étrange. Je me demande si nous n’allons pas nous prendre sur la gueule des perceuses sans fil de mauvaise facture fabriquées en Thaïlande. En fait, j’apprendrais plus tard qu’il n’en vendent plus, comme tout l’outillage électro-portatif volé pendant les pillages. A l’accueil, nous demandons à voir le directeur avec qui la journaliste a rendez-vous. L’hôtesse nous répond qu’il est parti prendre sa pause.

Alors que nous patientons dans le hall, un vigile à la moustache impeccable et aux cheveux gominés en arrière se dirige vers nous pour nous demander ce que nous foutons là. Bricorama a du importer aussi ici le célèbre sens du commerce français. Nous lui répondons que nous avons rendez-vous avec le directeur pour un entretien et blablabla. Pas convaincu par notre réponse, il nous toise en silence les bras croisés en hochant doucement la tête de bas en haut comme si pour lui cela ne faisait aucun doute que nous étions des baratineurs avérés. Le directeur arrive et la journaliste me laisse seul avec le vigile pour s’engouffrer en compagnie de son rendez-vous dans les bureaux au premier étage. Je tente  une discussion avec le vigile qui m’avoue très vite que c’était mieux avant et que tout ce bordel commence à suffire. Peut-être pour la première fois, je prends brutalement conscience de l’incarnation en chair et en os de la contre-révolution. Je me dérobe sans ajouter un mot pour rejoindre la journaliste et le directeur du magasin. Dans le bureau est aussi présent le directeur de l’import. La cinquantaine vieillissante, ce français expatrié de longue date est arrivé en Tunisie en 2009 pour travailler chez Bricorama. Avant de débarquer ici, il a passé vingt ans en Guadeloupe et avant cela encore onze ans au Cameroun, toujours pour des enseignes de supermarché. Au bout de quelques minutes d’entretien, je comprends que malgré le fait qu’il occupe un poste subalterne, c’est bel et bien lui, et non le directeur, qui tient les rênes de cette histoire.

Pour rappel, ce fût le premier magasin de bricolage franchisé Bricorama ouvert en Tunisie en 2008 à l’initiative de Imed Trabelsi, neveu de Leïla Trabelsi. Bien connu en France, pour avoir réussi à voler trois yachts de luxe sur la Côte d’Azur il y a quelques années, il serait beaucoup trop  long de raconter la vie de cette ordure que l’on avait donné pour mort poignardé le 15 janvier et qui a été finalement retrouvé vivant et mis aux arrêts. Initialement associé à une autre crapule du nom de Mahbouli, Imed avait fini par éjecter son partenaire sous la menace. Resté seul actionnaire de la patente Bricorama et fier d’être le premier à ouvrir un tel type de surface commerciale en Tunisie, il inaugura le magasin sans que celui-ci ne soit réellement prêt à ouvrir.
Le jour précédant l’inauguration, Zine Ben Ali et Leïla Trabelsi accompagnés de leur fils Mohamed sont venus discrètement visiter le magasin ouvert exceptionnellement pour eux. Enfin presque discrètement. Service de sécurité présidentiel, blindés de la police, groupe d’intervention, snipers sur les toits, personnel planqué dans les stocks, ils repartent après avoir fait quelques emplettes, comme un petit chat pour Mohamed à l’animalerie du magasin. Visite loin des caméras et autres flagorneries médiatiques habituelles de l’ancien régime, cette farce n’était pour Imed Trabelsi qu’une façon de se faire valoir auprès de sa tante et de son oncle, selon le directeur, présent sur les lieux ce jour-là.

En trois ans d’activité commerciale, aucun bilan comptable ne sera jamais fait. Les fournisseurs étaient pourtant payés et les banques toujours enclines à prêter de l’argent lorsque c’était nécessaire. Il est vrai que le fait d’être un des neveux Trabelsi incitait tout le monde à une confiance aveugle dans l’aventure Bricorama en Tunisie. Le magasin ne marche pourtant pas si bien pendant ces trois années : les tunisiens ne sont pas vraiment bricoleurs. Ici on préfère faire faire que faire soi-même. Tous les produits destinés à décorer sa maison et son jardin compensent le peu de ventes outils et matériaux. Et puis arrive le 14 janvier et le départ précipité des Bentra. Les deux jours qui suivent voient les Tunisiens de la région retrouver goût aux joies du bricolage, et ils viennent en voiture, en camion ou en mobylette se servir dans ce qui s’avère une véritable opération de soldes sauvage. Tout doit disparaitre. Les rideaux de fer et les vitrines sont défoncées. Les émeutiers ont apparemment emporté tout ce qu’ils pouvaient. Le samedi 15 au petit matin, lorsque le directeur de l’import arrive, il voit de loin le parking bourré à craquer et se dit « tonnerre, il y a du monde ce matin ». A l’entendre, on peut soupçonner que les émeutiers pillaient la surface depuis la veille au soir sans s’interrompre. Comprenant que ces nombreux clients sont en vérité venus se servir et récupérer en partie ce que les Bentra leur ont volé, le directeur fait demi-tour fissa fissa. Le fait que ce magasin appartenait à Imed Trabelsi y a beaucoup fait, nous confie le directeur tunisien. Vu les photos qu’il a prises suite aux pillages et qu’ils nous montrent, les émeutiers semblent avoir multiplié les allers et retours entre la maison et le magasin. Tout y est passé : électroménager, outillage, sanitaires, climatiseurs, robinetterie, matériaux, matériel informatique, etc. Sur une des photos, une cabine de douche entière a été abandonnée au niveau des caisses, certainement trop lourde. L’armée interviendra seulement le dimanche, avec ses blindés, pour mettre un terme à cette opération de liquidation totale du magasin. Ils épargneront le magasin d’un probable incendie, qui ravage déjà Tunis City et le Géant depuis la veille, après qu’ils ont été eux-aussi méthodiquement pillés. Depuis, les militaires veillent sur Bricorama comme sur la banque centrale de Tunisie ou l’ambassade de France. 15% des 160 employés ne sont pas revenus travailler et l’on peut parier qu’une partie d’entre eux sont venus chercher pendant ces jours de janvier une avance sur salaire ou des indemnités en nature.

Bricorama n’est pas mort pour autant et tous les employés qui ont décidé de revenir ont passé plusieurs semaines à refaire l’inventaire. Ranger, nettoyer pour finalement réouvrir début mars. Mais depuis qu’Imed, le magicien Trabelsi devant qui toutes les portes s’ouvraient, a été arrêté et tous ses biens saisis, ainsi que les comptes de ses sociétés bloqués, les fournisseurs veulent désormais être payés, les douanes également pour les marchandises au port et les banques ne veulent plus prêter d’argent pour la trésorerie. Bref, le magasin est probablement condamné à disparaître tôt ou tard. La direction ne peut plus rien acheter et vend ce qu’il reste pour à peine couvrir une petite partie des salaires. Le reste des salaires étant fourni par le seul compte qui n’ait pas été clôturé sous condition qu’il soit dévolu à cet usage. Les rayonnages ont été modifiés et effectivement, en se promenant dans le magasin on observe que quelque chose cloche. On pourrait faire passer dans les allées un poids lourd sans problème. Les marchandises s’étalent au maximum pour donner une impression d’abondance à d’éventuels chalands. La direction ne fait plus de publicité, ne communique plus, ne fait plus de promotion pour ne pas vendre trop vite et attend. Les employés aussi et pour passer le temps, baladent leur spleen dans les allées vides du magasin.

Le directeur de l’import français, agent trouble de Bricorama France, aimerait rester pour continuer l’aventure selon ses mots mais ne semble pas se faire d’illusions. Son avenir est, contrairement aux Tunisiens qui travaillent là avec lui, de toute façon assuré. Il touche un salaire français et touchera donc ses indemnités à son retour en France. On comprend par ses révélations que son rôle ici était pendant ces deux dernières années de référer de la situation à la direction de Bricorama France qui, bien qu’elle ne fournissait que la patente à Imed Trabelsi, veillait à défendre ses intérêts en Tunisie. Ce dernier leur avait fait initialement miroiter de potentielles ouvertures de magasins franchisés dans le pays ainsi qu’en Libye.
Dans la famille Ben Ali-Trabelsi, Bricorama demande le neveu. Mauvaise pioche.

Tunis, le 22 mars.

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Un commentaire pour Tunis : les joies du bricolage.

  1. martine dit :

    Vraiment bien. Il est beaucoup plus drôle que l’article sur le même sujet de CQFD de ce mois-ci.

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