Tunis : le retour de la police et de ses petites fiches.

Nous croulons désormais sous les articles que l’on nous envoie depuis la Tunisie. C’est avec plaisir que nous les relayons, pensant que les situations tunisiennes, égyptiennes et libyennes, bien que tout à fait différentes, sont intimement liées.
Ci-après, un texte qui revient sur le retour de la police dans les rues de Tunis, et leurs petites fiches de renseignement, qui ne sont pas toutes « classées ».

En arrivant à l’aéroport Carthage Tunis, la première chose que l’on voit  se sont les panneaux publicitaires représentant le drapeau tunisien.  Une déferlante de rouge et de blanc. Il n’y en avait pas tant que ça  dans mon souvenir… Un panneau, particulièrement grand, représente
nombre de stars de la télé, chanteurs, acteurs, sourire émail diamant se  drapant dans l’étendard. En guise de légende, « fier d’être Tunisien ». La nation reconnaissante à ses révolutionnaires…

Pour qui arrive ici en avion, avant d’être accueilli par ces affiches en papier glacé, encore faut-il passer la ligne des flics et le contrôle des passepors. Un joyeux brouhaha règne dans le hall. Les gens parlent forts, rient, s’interpellent. Des flics en costard canalisent la foule de la manière la plus affable qui soit… Rien à voir effectivement avec la tension qui régnait à ce même endroit  plusieurs  années auparavant. Mon tour arrive, je tend mes papiers à  la fliquette qui me fait face. Elle me réclame mon passeport tunisien. Tiens, je m’étonne qu’on me demande encore ce genre de choses.  Mais après tout, les vieilles habitudes sont coriaces. Compréhensif, j’entreprends de lui expliquer que je n’en ai pas… Elle pianote sur son clavier, semble lire attentivement quelque chose, me demande, après m’avoir lu l’état civil d’un membre de ma famille, s’il est correct… puis finit par appeler deux types, clope au bec, qu’on  m’enjoint à suivre. « Contrôle de sécurité ». L’ambiance se tend. Trois quart d’heure de questions sur la personne de ma famille fichée, mes orientations politiques, religieuses et j’en passe. Finalement un « responsable » débarque et s’excuse, fort maladroitement, de cet épisode. On m’explique que la fiche de la personne en question n’a pas encore été « classée », que certaines personnes doivent encore être contrôlées, mais qu’il ne faut pas que cet épisode entame ma certitude et ma confiance quant au fait que la police tunisienne a effectivement changé. La preuve, c’est que toutes ces précautions n’ont plus rien à voir avec l' »ancien régime ». C’est désormais une question de sécurité…

A Tunis, beaucoup de personnes que j’ai pu rencontrées ces derniers jours n’ont que ce mot à la bouche. La sécurité c’est l’obsession principale, bien avant celle des  élections du 24 juillet, bien avant le nouveau code électoral pourtant présenté fin mars. Ben Ali avait bien tenté de flanquer la frousse aux  Tunisiens lors de son discours du 28 décembre, en affirmant que des « terroristes » étaient derrière les « troubles » dans le centre de la Tunisie, mais à l’époque ça n’avait pas marché. Aujourd’hui, par contre, beaucoup de gens semblent effrayés par les «  voleurs-évadés-des-prisons-pendant-la-révolution », et qui rodent à la nuit tombée… D’où des rues désertes le soir. Les rumeurs les plus  folles circulent à Tunis sur les agressions, pillages, et autres, qui ont toujours lieu dans les quartiers voisins… mais jamais chez soi.  Quoi qu’il en soit c’est suffisant pour justifier la réouverture des commissariats (qui avaient en nombre fermés après le 14 janvier, ou tout bonnement cramés comme à El Khadra, Ben Arous ou Ariana). Au dire de tous, les flics sont quand même dans leurs petits souliers.
A El Khadra, par exemple, les jeunes sont hilares au récit de la cordialité et de la serviabilité des agents. Les discours sont assez  ambivalents. A la fois il y a une méfiance et un dégoût tèrs très fort de la police. On se souvient que c’est sur elle que le pouvoir s’est maintenu pendant 23 ans,  on se souvient de ses méthodes, des emmerdes qu’elle provoquait.  Aussi, les insultes les plus crades sont proférées à son égard. A l’évocation de ce sujet, on sent comme une haine énorme qui se déverse tout d’un coup et avec plaisir, avec la jouissance de pouvoir, enfin, en parler à tort et à travers. Mais malgré tout, personne ne semble choqué de les voir redéployés comme ils le sont avenue Bourguiba par exemple. « C’est pour la sécurité ».

Parallèlement il faut donner l’impression que les choses  changent. On démantèle officiellement le service « police politique ».  Les flics en civil ne sont plus plantés devant les mosquées munis de leurs petits blocs-notes lors de la première prière de la journée (les seuls à ne pas la manquer sont les « très croyants », forcement suspectés d’être intégristes). Ils ont également déserté les campus, alors qu’à Tunis chaque fac avait son « bureau de police »,et ses agents rodant dans  les amphis. Il se font plus discrets et moult histoires entendues au café ou dans la rue confirment ce changement d’attitude. Mais les petites fiches de renseignement ne sont pas toutes « classées ». L’épisode de l’aéroport le montre bien.

Maintenant, officiellement, la police n’oeuvre plus au maintient d’un régime, mais pour le « retour à l’ordre », pour la sécurité. Les flics ne sont plus là pour nous rendre la vie impossible, mais pour éviter les exactions des « sereks ». Il semble que rarement leur présence n’ait semblé aussi justifiée aux yeux des Tunisois, malgré l’évidente capacité à s’organiser dont ils ont fait  preuve au moment du départ de Ben Ali pour protéger « leurs quartiers » comme ils le disent. Protéger de quoi, d’ailleurs ? A l’époque on
parlait des « milices » pro-Ben Ali qui voulaient « déstabiliser » la révolution. Maintenant on craint les voleurs.
Et c’est ainsi que les flics, placés aux côtés des militaires (dont la sympathie des jeunes « révolutionnaires » semble acquise) réapparaissent devant le ministère de l’intérieur, avenue Bourguiba, là même où ils tiraient à balles réelles sur les manifestants.

Tunis, le 26 mars

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