Tunis : « On a besoin d’un deuxième 14 janvier. « 

Les yeux embués, saisi à la fois par la tristesse et la colère, Me Hedi Chennaoui, avocat, en est convaincu: « On a besoin d’un deuxième 14 janvier. » Wassila, à ses côtés ne retient plus ses larmes et répète à son tour ce qui résonne comme une évidence.
Les maîtrisards sont ces fameux diplômés chômeurs laissés sur la touche par le système Ben Ali. Une quarantaine d’entre eux campent depuis le 4 février dernier devant le ministère de l’éducation tunisien, à proximité de la Casbah. Il y a là autant de filles que de garçons, ce qui selon eux n’est pas ordinaire. « Les associations ne nous ont pas aidé. Nous n’avons du compter que sur nos propres forces. » précise Wassila. Elle a 32 ans, maîtrise d’histoire et géographie en poche. Elle n’a jamais pu obtenir de poste de professeur. Leur sit-in occupe l’impasse Virgile, coincée entre leur ministère de tutelle et le ministère de la justice et des droits de l’homme. Une tente de camping défraichie sert de quartier général aux occupants qui, la nuit, dorment sous des abris de fortunes attenants. L’impasse est barrée par des barbelés sur lesquels veillent nuit et jour les forces de police. La sécurité du ministère, elle, comme pour tous les ministères, est à la charge de l’armée.

Durant les semaines qui ont suivi le départ des Ben Ali-Trabelsi, les maîtrisards sont venus de toute la Tunisie, de Douz, de Tataouine, de Medenine, de Ghafsa, de Sidi Bouzid, de Sfax, de Bizerte, et du grand Tunis manifester devant le ministère. Les uns réclament un poste de professeur, les autres un poste d’instituteur. Certains sont fraîchement diplômés, d’autres le sont parfois depuis plus de quinze ans, possèdent une maîtrise ou un CAPES, tous sont au chômage, vivent de boulots occasionnels et de l’aide de leurs familles. Aucun fonctionnaire ne veut les recevoir. Ils se sont trouvés, ont partagé leurs expériences et décidé ensemble d’occuper les couloirs du ministère. Huit d’entre eux, quatre garçons et quatre filles ont entamé très vite une grève de la faim qui durera 9 jours. Sans résultat. Puis le 23 février, ils sont évacués du bâtiment. Sans se résigner; ils ont installé leur sit-in devant l’entrée.

Deux semaines plus tard, le gouvernement Ghannouchi démissionne. Un ancien Bourguibiste, Béji Caïd Essebsi, est nommé premier ministre et déclenche l’évacuation de la deuxième occupation de la Casbah. Les maîtrisards démasquent de leur côté un réseau de corruption interne au ministère de l’éducation. Une des leurs, récemment diplômée, est en contact avec un énigmatique intermédiaire qui promet, moyennant une importante somme, des postes dans l’enseignement public pour la prochaine année scolaire 2011-2012.  Rendez-vous est pris le 5 mars à la station de métro Moncef Bey à Tunis. Cet intermédiaire ignore qu’un véritable piège lui est tendu par les maîtrisards. Celui-ci exige un acompte et le paiement total du pot-de-vin le jour de la convocation. Les tarifs sont précis: 5000 Dinars tunisiens (2500 euros) pour un poste de surveillant, 7000 DNT (3500 euros) pour  un poste d’instituteur, 10 000 DNT (5000 euros) pour un poste d’enseignant. Armés de caméras et de micros, ils enregistrent la transaction. Dénoncé à la police, l’intermédiaire est arrêté et une perquisition à son domicile permet la découverte d’une liste de plus de 3000 personnes qui auraient obtenu la promesse d’un poste dans l’enseignement public alors que les résultats n’ont pas encore été publiés. Et pour cause, les examens auront lieu en mai prochain.

L’intermédiaire arrêté ferait partie d’un réseau qui aurait amassé près de 170 000 DNT. Et au sein du ministère, ce serait un dénommé Lofti Hamdi qui serait chargé d’assurer le suivi des dossiers. L’attaché de presse du ministère dément alors l’existence de ce fonctionnaire, affirmant que le document (qui circule désormais sur internet) est un faux. Selon lui, toute cette affaire est une machination montée contre le ministère pour  semer le désordre et entrainer dans la rue des milliers de jeunes en colère. Cette liste est pourtant datée du 2 mars et paraphée par Ettayeb El Bakkouche, l’actuel ministre de l’éducation. Wassila est ecoeurée. « Après la révolution, c’est incompréhensible. Avant on avait compris puisque c’était le système mais maintenant cela signifie que le système continue avec les mêmes intermédiaires. ». Une plainte a été déposée le 8 mars par les maîtrisards et leurs avocats Abdelouf Hayed et Hedi Chennaoui. Une instruction judiciaire est ouverte.

C’est encore l’hiver en Tunisie, la pluie et le froid n’ont pourtant pas dissuadé les maîtrisards qui vivent cette occupation depuis presque un mois. Pas de toilettes, pas de point d’eau. Les nerfs sont à vif mais la détermination reste la même. Ils restent là afin que le ministre de l’éducation accède à leurs revendications en matière de recrutement et pour en finir avec l’ancien système de corruption. La semaine dernière, le 22 mars, contre toute attente, Rafâa Ben Achour le ministre délégué au premier ministre Béji Caïd Essebsi reçoit les maîtrisards. Il ne leur fait aucune promesse mais leur conseille de poursuivre leur sit-in. Il leur déclare : « Il est bien organisé, on sait que vous faîtes un bon travail de pression et nous, pendant ce temps, on va trouver des solutions.» L’entretien dure à peine quelques minutes. Mais combien sont-ils ces maîtrisards ? Certains parlent ici de 140 000 diplômés au chômage, d’autres de 170 000. La presse tunisienne est plus prudente et cite volontiers le chiffre de 100 000. Personne ne sait vraiment de toute façon combien ils sont. Il n’y a jamais eu de statistiques faîtes pour les recenser. Selon les maîtrisards, à peine plus de 4000 postes sont attribués chaque année scolaire par le ministère de l’éducation. Celui-ci a récemment annoncé la création de 4 000 postes supplémentaires et une plus grande transparence dans les modes de recrutement et concours, mais on ne peut que douter de ses intentions. Par ailleurs, vient d’être décidé la réintégration de tous ceux qui furent licenciés pour des raisons politiques. De belles paroles pour Fathi Sghaier ancien professeur âgé de 47 ans qui, en 1993, a passé six mois en prison pour avoir affirmé pendant l’un de ses cours de philosophie : « L’être humain peut parfois être plus honnête avec lui-même s’il résiste, s’il dit non. » Il est tous les jours avec les maîtrisards sur le sit-in et n’a toujours pas été sollicité pour son éventuelle réintégration.

La lutte des maîtrisards chômeurs continue mais pour combien de temps encore ?
Beaucoup en Tunisie et particulièrement à Tunis souhaitent voir les choses revenir à la normale. Que ce soit dans les médias ou dans les conversations, on sent poindre une réelle exaspération, les exigences s’articulant principalement autour du retour à l’ordre et du redressement économique. Des responsables sont désormais tout désignés pour incarner ce que l’on nomme « le chaos ». Les vendeurs à la sauvette à Tunis, par exemple, à qui l’on prête l’intention de semer le désordre. Ils sont systématiquement chassés par la police qui profite de l’occasion pour reconquérir les rues de la capitale. Mais aussi, les innombrables grévistes et chômeurs qui, dans tout le pays, n’ont pas cessé le combat. Pour tous ceux-là, l’injonction de se remettre au travail leur semble bien amère. A l’image des maîtrisards, du travail ils n’en ont pas. Et si le gouvernement comme les milieux économiques ont décidé de siffler la fin de la partie, ils ne peuvent pas l’entendre. Cette révolution, ce sont eux, les laissés pour compte, les pauvres, les chômeurs et les jeunes qui l’ont faîte. « C’est comme si il n’y avait pas eu de révolution. Ce sont les chômeurs qui ont joué un grand rôle dans cette révolution. Ceux qui avaient un travail et une situation n’ont pas pris de risques et n’ont pratiquement pas participé à ce soulèvement. Maintenant ce sont eux qui veulent prendre toute la place. Ces gens doivent comprendre que nous avons payé cher. Ce sont nous qui sommes morts dans la rue pour cette révolution. Et aujourd’hui, il n’ y a rien qui a été fait, aucune mesure envisagée pour résoudre la question du chômage. El Bakkouche a 73 ans, qu’est ce que vous voulez qu’il fasse pour les jeunes? » Wassila est hors d’elle.

La famille régnante Ben Ali est certes tombée et les Tunisiens jouissent désormais d’une totale liberté de parole mais le régime semble malheureusement toujours en place. Le système de corruption n’a pas disparu. Les mêmes fonctionnaires qui travaillaient sous Ben Ali sont toujours là. La police politique à été dissoute mais aucune poursuite n’est envisagée, pour le moment, contre les tortionnaires membres des forces de sécurité. Les différentes commissions chargée de l’établissement des faits sur ces affaires de corruption ou sur les abus commis par les forces de l’ordre durant les périodes des manifestations ne brillent pas par leur volonté d’en finir avec ce système, au contraire. Wassila cite d’ailleurs à ce propos Georges Clémenceau « Si vous voulez enterrer un problème, nommez une commission ». Le pouvoir politique et économique tunisien soutenu par les classes aisées et une partie des classes moyennes a quant à lui déjà enterré cette révolution, tout en prenant bien garde de lui rendre hommage en honorant son martyr Mohamed Bouazizi. Ils ne devraient pas oublier qu’ils sont des millions comme lui à attendre maintenant que quelque chose de nouveau advienne. En attendant, le sit-in de l’impasse Virgile continue. « Ils nous ont volé nos rêves » nous confirme Wassila. Elle marque une pause puis ajoute encore une fois« Nous avons besoin d’un deuxième 14 janvier ».

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