Lundi 4 avril, Tunis

Tunis manifestation du 4 avril

Il y a environ huit jours, des jeunes de Tunis et d’ailleurs squattent les marches du Théâtre de la Ville sur l’avenue Bourguiba, la Casbah étant inaccessible depuis le 24 mars (un barrage policier et militaire y siège en permanence). Une banderole intitulée « Casbah 3, ils reviennent, nous aussi! » en référence aux caciques du RCD toujours présents à certains postes clef, barre la façade de l’édifice. Des pancartes proclament l’unité entre laïques et musulmans, et des tracts sont distribués en arabe, demandant entre autre la séparation des pouvoirs exécutif législatif et judiciaire. Ces jeunes ont appelé à un rassemblement plus massif pour le vendredi suivant. Ils sont à peine 300 à répondre à l’appel passé sur facebook. Une impression de flottement se dégage. Au même moment, 1000 personnes, presque exclusivement des hommes surgissent sur l’avenue Bourguiba, devant le théâtre. Un drapeau du Jihad et d’Etahrir(1) dominent la foule. Des pancartes en arabe, en français et en anglais sont brandies. L’une d’elle dit : « le hijab est obligatoire. Nous voulons la paix avec le pays ». Certains scandent des versets du coran, et des « Allah-u-akhbar ». Il s’agit d’une véritable démonstration de force, moults tracts sont distribués, les revendications sont claires : la permission pour les femmes de porter le voile partout et même au travail ou dans les administrations publiques, ou la fin de la constitution laïque par exemple. La veille, le gouvernement a fait passé le décret 108 visant à autoriser les femmes à porter le voile sur les photos d’identités de documents officiels. Une façon d’anticiper ce type de manifestation, et de calmer les esprits avant qu’ils ne s’échauffent? Toujours est-il qu’ après la distribution de tracts, le cortège se dirige subitement vers le ministère de l’intérieur. Il est suivi dans un premier temps par certaines personnes présentes sur les marches du théâtre, mais beaucoup rebroussent vite chemin. Le cortège fait halte devant le blindé, dernier rempart avant les barbelés, protégeant l’édifice. Un service d’ordre fort efficace empêche les quelques jeunes un peu échaudés d’avancer vers les flics et les militaires, qui se sont déployés en force. De longs pourparlers sont engagés avec les passants sur l’avenue, on explique à toute personne ressemblant à un journaliste les raisons de cette manifestation et toute occasion est saisie pour soigner son image. Quand certaines personnes entament leurs ablutions, on comprend qu’ils s’apprêtent à faire une prière collective en pleine rue. La tension monte d’un cran. Un des militaires du blindé brandit un verset du coran, sous les « Allah-u-akhbar » enflammés de la foule, et sous l’œil réprobateur de son chef, qui n’ose intervenir. Commence alors la prière. Un silence de plomb s’abat, que vient rompre le bruit d’un hélicoptère au dessus du rassemblement. Il faut s’imaginer la portée de la scène, dans un pays où toute manifestation religieuse publique est encore illégale et où les militaires sont soumis à un droit de réserve politique et religieux extrêmement strict. Sous Ben Ali, fréquenter assidument la mosquée suffisait à entrainer une convocation de la police politique. Une prière dans la rue était donc tout bonnement inimaginable. A la fin de la prière, le cortège se dirige vers la Kasbah. La police lui en interdisant l’accès, la manifestation rejointe par des jeunes du quartier tourne à l’émeute au niveau de bab Jedid : jets de pierres contre tirs tendus de gaz lacrymo. La police mettra deux heures à les disperser.
Un tel événement ne sera mentionné dans la presse que plusieurs jours après, et de façon confuse ou contradictoire. Le gouvernement ripostera 7 jours plus tard (le jeudi 7 avril), déclarant que « désormais les prières dans la rue sont interdites », car « entravant la libre circulation et menaçant les intérêts des commerçants, fonctionnaires et ouvriers ».

A Tunis, il est assez difficile de savoir ce qu’il se passe, d’où ça part, pourquoi… La tension palpable dans les rues donne l’impression qu’à n’importe quel moment tout peut arriver. Les rumeurs qui circulent en permanence en compliquent d’autant plus la lecture. Pourtant, on peut facilement avoir le sentiment qu’il ne se passe rien. Il y a comme un empressement à nous cacher tout trouble ou tension, même lorsque nous en sommes directement témoins. A ce titre, ce qu’il nous est arrivé lundi est édifiant.
Après une première nuit à l’hôtel, dans une rue parallèle à l’avenue Bourguiba, nous sommes réveillés à 9h du matin, par le coup de fil d’un ami dans la rue qui nous dit qu’il y a une charge, qu’il ne comprend rien. Nous sortons quelques minutes plus tard, et nous nous engageons dans la rue Al Jazira. Tous les stores des boutiques sont baissés, les vendeurs ambulants sont absents ; effectivement une tension est bien palpable. Nous croisons des jeunes et moins jeunes, par petits groupes, l’un d’eux nous interpelle pour nous conseiller de rebrousser chemin. Lorsque nous posons des questions, on nous rétorque que tout va bien, mais que nous devons nous éloigner. On finit par nous renseigner plus précisément : ce week end un jeune du quartier est mort à coups de tessons suite à une rixe entre bandes. Les funérailles ont eu lieu ce matin, et ont été suivies d’une émeute. Sur la place plus loin, lieu du crime, gros bordel, plein de monde, le climat est tendu, des jeunes arpentent encore la rue avec des barres de fer. De nombreux flics occupent la place, certains discutent avec des jeunes, pendant que d’autres fument leur clope, nonchalamment affalés sur le capot de leur fourgon. Leur attitude tranche avec la discrétion dont ils faisaient preuve depuis leur retour sur la scène tunisoise. Un homme nous demande si on est journaliste puis nous explique que le jeune du quartier a été tué par un vendeur à la sauvette. On a l’impression que ce conflit se transforme en règlement de compte entre habitants du quartier Bab El Jazira et vendeurs ambulants, lesquels ont investi en masse les trottoirs depuis la chute de Ben Ali. Effectivement depuis quelques semaines, la presse fais ses choux gras du « problème » des vendeurs à la sauvette. Accusés de ne pas venir de Tunis, de faire de la concurrence déloyale aux honnêtes commerçants du quartier, ils ont fini par crystaliser le débat sur le retour à l’ordre. Après quelques minutes de discussion, le type est interrompu par quelqu’un qui lui parle en arabe… on comprend par son attitude et le mot touriste qui revient à plusieurs reprises, qu’on n’a rien à faire ici. Nous repartons, car l’attention sur nous devient pesante. En remontant la rue, un triporteur conduit par un gosse,déboule et heurte une voiture. A l’arrière, un autre, hilare, brandit son sabre…
A Tunis, les évènements de ce type ont toujours lieu aux abords de l’avenue Bourguiba, de la medina et de la Kasbah. C’est sur ce territoire relativement restreint que se concentrent les activités du -et de la- politique, du tourisme et de l’économie. Rien d’étonnant alors qu’ici surgissent toutes les tensions.

Essebsi, premier ministre succédant à Ghannouchi, n’a pas attendu qu’aient lieu les émeutes de Bab El Jazira, pour entendre « restaurer l’autorité de l’Etat ». Il l’a annoncé au pays lors d’une allocution télévisée mardi 29 mars, retransmise en direct sur trois chaînes nationales tunisiennes pendant une heure trente. « La démocratie, ce n’est pas la révolution ». Il compte bien pour cela se doter des armes nécessaires. Le même jour, il change le ministre de l’intérieur, magistrat respecté ayant participé aux manifs contre Ben Ali. Il le remplace par Habib Essid, chef du cabinet du ministre de l’intérieur entre 1997 et 2001. Parallèlement à cela, la police réoccupe le terrain sous toutes ses formes : flics en civil déployés par grappes à tous les carrefours de l’avenue Bourguiba, unités en motos, cars de BOP (équivalent des CRS) présents sur tous les grands axes… Seule la police politique a officiellement été dissoute, mais personne n’est dupe, ce sont bien les mêmes qui réapparaissent devant le ministère de l’Intérieur. Il paraît clair que la situation leur est de nouveau favorable. Si pendant 20 jours, le gouvernement de transition a montré un visage sympathique afin d’aplanir la situation, aujourd’hui il en est fini de l’opération séduction.

 

(1)Etahrir est un groupe islamiste radical créé en Tunisie dans les années 80. Il prône notamment le retour du Califat. Durement réprimé sous Ben Ali, de nombreux membres s’exilent en Angleterre. Aujourd’hui ils demandent la légalisation de leur mouvement.

 

Cet article a été publié dans Tunisie. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s