Misrata: rencontre avec un primeur et un armurier

Misratah est une ville dont l’activité économique repose essentiellement sur le commerce et l’industrie. C’est une ville plutôt riche, sans rôle politique particulier et qui est restée très attachée aux traditions. Elle n’intervient pas directement dans l’exploitation ou la vente du pétrole. La force de Misratah provient de son complexe sidérurgique (le plus grand d’Afrique du Nord) et de son activité commerciale ; c’est le plus grand port du pays. Un port ouvert sur un marché intérieur florissant, boosté par l’argent du pétrole.

La ville s’est soulevée plusieurs jours après Benghazi en réaction à la répression lors des manifestations. Notons qu’alors que la ville a toujours profité des largesses du régime dans son développement économique, aux premières loges de la révolte on également participé ceux qui avaient abondamment profité du système comme des commerçants qui importaient pour le compte de Kadhafi des produits à bas coût provenant du monde entier, comme les fameux 4×4 chinois de la révolution. Désormais, ce sont ces mêmes marchands qui paient les éboueurs, fournissent les téléphones satellitaires et des accès internet plus nombreux et plus performants qu’à Benghazi !

Celui qui vient à Misratah éprouvera certainement l’impression d’assister à un spectacle familier, pour l’avoir déjà abondamment suivi à la télévision ou dans la presse écrite : une ville désarmée, assiégée par une armée puissante, pilonnée par l’artillerie et paralysée par les snipers. Dans ce théâtre rémanent, ou chaque élement retrouve sa place, l’OTAN remplace les nations unies et se trouve incapable de faire taire l’artillerie. D’autres acteurs, comme ces snipers serbes, dont Kadhafi s’est assuré le concours, conservent jalousement leur place. Sniper alley s’apelle Tripoli street. Le tunnel sous l’aéroport s’étend désormais sur la mer et permet d’acheminer de Malte et de Benghazi tout ce que la situation réclame, sous les yeux fermés de l’OTAN. A Misratah, comme dans l’Est, la guerre s’éternise et on attend la chute de Kadhafi qui parait chaque jour de moins en moins probable.  A Misratah, on dort mal. Celui qui parvient à trouver le sommeil dans les maisons surpeuplées de cousins et d’amis ou dans les écoles aménagées à la va-vite, sera probablement reveillé dès 3 heures du matin, par les tirs de mortiers et de chars, lancés  au petit bonheur la chance, à travers la ville entière. Dans les camps de refugiés la situation est incomparablement plus dramatique. Celui qui parvient à s’endormir le ventre vide sera réveillé par le froid ou la pluie. Certaines nuits les explosions et les échanges de coup de feu sont incessants. Près du front Est, une telle activité ferait fuir n’importe qui vers une zone plus sûre, surtout quand une mosquée se met à scander en dehors des heures de prière qu’Allah est grand. Seulement ici il n’existe pas d’endroit plus sûr. Et du reste, lorsqu’un ami me dit que ces échos proviennent des combats de Tripoli street, je me sens totalement rassuré.

Dans certains quartiers, si on mange bien et si on y est en securité, c’est que chaque jour des libyens ou des étrangers font preuve d’ingéniosité et de courage. Voici deux exemples de cet esprit de Misratah; je les ai volontairement choisis chez des non-combattants. Car ici pas d’avant ou d’arrière. Les risques, les souffrances, le travail, tout est partagé.

L’expert en armes.

Le premier exemple est l’expert en armes. Je l’ai rencontré dans une fabrique de véhicules blindés. C’est un vieux, un peu déluré, ancient militaire qui fait désormais office de chef armurier. A ma demande, il me conduit dans leur fabrique de bombes. C’est une vieille maison, probablement d’un siècle ou deux, delabrée ici et là, située très à l’écart de la ville. Personne n’y vit et les explosifs sont répartis autant que possible dans différentes pièces. A l’origine je devais visiter une autre fabrique, mais cette dernière se trouve désormais en terrain occupé par les forces ennemies. Dans celle-là, quatre hommes déjà sont morts du fait d’explosions accidentelles. Le vieil homme me présente ses matières premières : des caisses d’écroux, des munitions de char ou de mortier. Dans l’atelier il prend une canette ouverte par le haut, y introduit trois colliers d’écroux, puis étale un explosif civil de fabrication turc. Il referme le dispositif avec un marteau et introduit en force une mèche avec un détonnateur civil. Voilà, en cinq minutes une grenade prête à l’emploi. Il prend ensuite une grosse bombonne d’air, et m’explique qu’une fois remplie de boulons et d’explosifs, on peut y placer un détonnateur électrique et en faire une mine efficace. Devant son ouvrage il me confie comme une fierté personnelle, que sa tête est mise à prix et que si je veux devenir riche il me suffit de le tuer ou de le livrer à Kadhafi. Sur ces entrefaites nous nous rendons dans une place isolée au milieu des dunes. Là, encore plus à l’écart de la ville, sont entassées des charges diverses: bombes de mortier percutées non explosées, explosifs de marine, obus encore intacts. La plupart est parait-il enterré. Les gens de la ville viennent y déposer leurs   munitions dont ils n’ont pas l’emploi ou les choses que l’on prend pour tel (comme des filtres à air de chars ou leurs cartouches de rechargement). Plusieurs munitions ont été ouvertes pour en extraire l’explosif, mais la plupart sont intactes. Nous raccompagnerons notre expert à la fabrique où son savoir-faire est mis à profit.

armurier frabriquant des grenades
Armurier frabriquant des grenades

Le primeur égyptien

Le second exemple est un primeur égyptien, l’épicier, le petit bourgeois par excellence, voué à une vie de labeur et de stabilité. Chaque jour vers 6 heures du matin, le bonhomme prend son petit utilitaire et fonce en direction des champs, bravant les tirs des snipers. Trente minutes plus tard, il arrive dans la ferme d’un gars qu’il connait. Les légumes ne sont plus arrosés et la plupart sont morts ou rachitiques, mais sur le nombre on en trouve toujours de quoi remplir le camion. De toute façon on traîne pas, ça doit etre plié en une heure. Aujourd’hui, on fait dans la carotte ou dans les aubergines. Les deux secteurs phare de cette récolte à haut risque sont Dafnia à l’ouest -en direction de zlitan- et Taumina à l’est -en direction de Tawarga. De ces deux localités Taumina est la plus dangereuse, mais dans l’une comme dans l’autre direction, les forces de Kadhafi peuvent tirer sur le véhicule ou les arrêter. Cela est arrivé plusieurs fois déjà à notre valeureux primeur, car les forces loyalistes ne tiennent aucun barrage permanent sur la route. Depuis plusieurs semaines déjà ils ont abandonné leurs voitures militaires et les ont remplacées par des véhicules civils semblables à ceux de la révolution. Tirant au sort une voiture parmi d’autres, ils barrent la route à l’improviste. Jusqu’ici le marchand de légumes s’en est sorti en affirmant venir livrer les milices pro Kadhafi, mais on imagine bien le malaise qu’il doit ressentir lors de ces contrôles ou toute erreur peut le perdre. Ces légumes à haute valeur ajoutée, il les vend au prix ordinaire à ceux qui ont les moyens, et pour rien à ceux qui ne peuvent pas payer. Seul le prix des pommes de terre, des tomates et des oignons a sensiblement augmenté. Ces légumes sont apportés depuis Tripoli par les marchands sensés livrer zlitan. Ils sont donc achetés plus cher qu’à l’accoutumée et vendus en conséquence. Le kilo de patates est par exemple passé de 75 centimes à 1.25 dinards. Le renouvellement des légumes est moins bon qu’en temps normal mais les magasins encore ouverts sont bien approvisionnés et on n’y fait pas la queue. Le gars fait aussi des livraisons à domicile à Tripoli street chez ceux qui ne peuvent pas sortir de chez eux.

magasin du primeur guerrier
Magasin du primeur guerrier

Peu de temps après je trouve dans une clinique, un jeune homme blessé par un sniper dans une ferme pendant une récolte à Sict -près de Taumina. La balle a pénétré dans sa poitrine gauche juste sous son bras, à quelques centimètres de son coeur. Voici deux exemples édifiants de ce que représente la vie à Misratah. J’aurais pu vous parler de ces médecins qui attendent à deux pas des zones de combat les combattants bléssés pour leur prodiguer des soins parfois vitaux, des techniciens, qui chaque jour, vont dans les zones à risque réparer les lignes à haute tension endommagées par les bombardements de la veille, ou bien d’un copain expert en communication qui tente de rétablir le réseau libiana avarié sur Tripoli street. Et encore, ce ne sont là que quelques cas pris au hasard parmi toute une population engagée corps et âme dans cette guerre.

Misratah n’est pas que la garante de l’unité de la libye, elle est un acteur essentiel de sa construction. Si Benghazi est l’avenir intellectuel du pays, Misratah est son avenir économique. Sa destruction remettrait en cause le développement de toute la libye ainsi que son indépendance commerciale. Ce que l’on peut craindre aujourd’hui c’est bien moins sa perte, assez peu probable étant donnée la densité et la détermination de sa population, que sa lente et irrémédiable destruction, comme ce fut le cas de Sarajevo, autrefois si importante et désormais relayée au second plan.

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Un commentaire pour Misrata: rencontre avec un primeur et un armurier

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