ZARZIS, UN PORT-FRONTIÈRE

Cet article parle de la situation en Tunisie depuis le gouvernorat de Médenine situé au sud-est du pays et limitrophe à la Libye. Vu d’Europe, on ne connaissait de celui-ci que l’île de Djerba et ses complexes hôteliers. Aujourd’hui, on le connait davantage pour son point frontière, Ras jdir, pour ses camps de réfugiés comme celui de Choucha et pour Zarzis, point de départ des harragas pour Lampedusa.

Le gouvernorat est à l’image de ce qu’a été et de ce que continue à être la Tunisie depuis l’indépendance. Une côte principalement développée autour des zones touristiques et un arrière pays négligé dans tous les domaines économiques et sociaux.

Zarzis est pourtant un cas très particulier. Cette ville portuaire de 70000 habitants est involontairement devenue un point de fixation dans l’Histoire. Et là où les touristes se cachent derrière les murs de leurs hôtels, les tunisiens viennent ici, quant à eux, de toute la Tunisie emprunter une brèche dans le mur d’enceinte de la forteresse européenne.

En imposant une politique extrêmement restrictive en matière d’obtention de visa et ceci, alors que plus de quatre millions de touristes visitaient annuellement la Tunisie, l’Europe a enfermé les tunisiens dans leur propre pays. Elle a même fait de la mer un mur. Un mur comme une frontière que pourtant nulle carte ne signale.

Les murs finissent toujours par tomber. Ce n’est qu’une question de temps. Les mers par être franchies. Ce n’est qu’une question de volonté. Il suffit de trouver des brèches. C’est aussi cela la force de l’Histoire.

Zarzis est peut-être une brèche comme tant d’autres dans l’Histoire.

Depuis les vacances de Pâques, les français sont de retour à l’aéroport de Djerba-Zarzis. L’Organisation Internationale pour les Migrations qui gère les rapatriements de réfugiés venant de Libye a même suspendu le temps d’un week-end ses vols pour éviter de plomber le moral des touristes et sabrer encore un peu plus une saison déjà annoncée comme catastrophique.

Le comité de protection de la révolution de Houmt-souk, sur l’île de Djerba, lui n’a ni attendu les touristes, ni l’OIM. Fin février, ce sont plus d’une dizaine de milliers de personnes qui fuient les combats dans l’ouest de la Libye et échouent là, dans le Gouvernorat de Médenine entre Ben Gardene, Zarzis et Djerba. L’état tunisien déploie ses troupes à la frontière mais ce sont bel et bien les tunisiens sans l’État qui ont dans un premier temps organisé le soutien matériel aux réfugiés. Les organisations internationales n’arriveront que plusieurs semaines après. Les appels à la mobilisation se font alors sur les radios du pays.

Des collectes en nature et en espèces se font à l’initiative des conseils ou comités locaux nés pendant la révolution. Celui de Houmt-souk s’est créé le 15 janvier, compte 22 personnes élus par plus de 200. Les initiatives se prennent à la base sans devoir en référer à une quelconque bureaucratie. Ici, on s’organise. Au tout début, les habitants de Houmt-souk hébergent sans distinction tous les réfugiés chez eux. Puis le croissant rouge, le Haut Commissariat aux Réfugiés et l’OIM commencent à prendre en charge les afflux ininterrompus de réfugiés. La croix-rouge italienne n’ouvrira un camp à Choucha qu’à la mi-avril.

Le comité local, lui, ne cesse pas pour autant de soutenir les réfugiés et opère depuis un box situé dans le hall de l’aéroport attenant à celui de la cellule de crise médicale, sociale et psychologique. On y stocke en partie de la nourriture et des boissons destinées à être distribuées aux réfugiés. Ces derniers attendent là parfois jusqu’à trois jours avant de s’envoler pour leur pays d’origine.

Noureddine Heni est membre du comité. Il a 26 ans et vient tous les jours à l’aéroport depuis février. Il ne repart que tard le soir. Il était au chômage avant la révolution et travaillait de temps à autre comme chauffeur-livreur. Noureddine pensait partir pour l’Europe avant la révolution mais maintenant il ne veut même plus y songer. Son propriétaire lui a même proposé qu’il cesse de payer son loyer depuis qu’il est là. Le comité sursoit à tous les besoins de ses membres et de leurs familles.

Ce jour là, 7 vols affrétés par l’OIM devaient ramener des réfugiés vers le Soudan, le Tchad et le Mali. Les quelques touristes majoritairement français procédaient à leur embarquement comme si de rien n’était. Un peu mal à l’aise, traversant avec hésitation des groupes de réfugiés tout en évitant soigneusement de croiser leurs regards, déjà pressés d’oublier une brutale irruption du réel dans leur univers touristique artificiel parfumé au air-wick jasmin. Cuits au soleil comme des rôtis, adipeux et gras, ne sachant presque plus marcher et s’accrochant à leurs valises à roulettes comme à des béquilles, ils trainent avec eux le sinistre souvenir d’une Tunisie d’hôtel aseptisée.

Ils rentrent avec vélocité comme en manque de captivité vers leurs cages dorées après une semaine d’évasion.

Zarzis n’est qu’à une cinquantaine de kilomètres de l’aéroport. Pourtant la plupart de ses habitants ne l’empruntent jamais. Et pour cause, les conditions d’obtention de visa pour les tunisiens sont des plus restrictives qui soient.

Pour rappel.

Les tunisiens doivent obligatoirement demander un visa et prendre rendez-vous avec le seul Consulat de France en Tunisie à 500 kilomètres de là. A Tunis. Ils doivent prendre rendez vous en utilisant un serveur vocal. Le dossier de demande de visa se compose d’un formulaire à retirer sur place. Celui-ci doit comporter plusieurs pièces justificatives relatifs aux motifs du séjour dans l’espace Schengen (ordre de mission, invitation professionnelle, événement familial), aux moyens de subsistance pendant le séjour (attestation de change, certificat de prise en charge), aux conditions d’hébergement en France (réservation d’hôtel, attestation d’hébergement), un certificat d’assurance rapatriement dont la validité doit couvrir la durée du visa demandé, des justificatifs de revenus (derniers bulletins de salaire, derniers relevés bancaires, justificatif de somme bloquée et convertible) et plus généralement tout document de nature à prouver l’intention de quitter l’espace Schengen à l’expiration du visa.

Des justificatifs spécifiques sont demandés pour les mineurs, notamment une autorisation parentale de sortie du territoire et un certificat de scolarité. Le dépôt d’une demande de visa entraîne le paiement de frais de dossier qui s’élèvent à 113,635 dinars pour les visas de court séjour dans l’espace Schengen (l’équivalent de 60 euros), 94,695 (environs 50 euros) dinars pour les visas d’études et 187,500 dinars (environs 100 euros) pour les visas de long séjour, en France uniquement.

Les tunisiens qui, après un ultime interrogatoire consulaire, auraient obtenu par miracle le précieux sésame ne sont pas forcément au bout de leur peine. A leur arrivée en France, ils doivent être en mesure de présenter tous les différents documents exigés lors de la demande de visa à la Police des frontières. Ceux et celles qui seraient dans l’incapacité de présenter un de ces documents pourraient évidemment encore se voir refuser l’accès au territoire français.

Dans cette situation même les riches souffrent à demander des visas. La Tunisie accueillait avant la révolution plus de 4 millions de touristes par an. 5 pays d’Europe acceptent malgré tout les tunisiens sans visas. La Géorgie, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Turquie et la Serbie. D’après Zyed médecin bac+12 qui a fait ses études aux Etats-Unis et au Liban et qui habite Tunis, il doit y avoir une erreur pour la Serbie puisque ceux qui arrivent là-bas sont automatiquement refoulés. « On est coincés ici, on ne peut pas partir en Europe légalement et quand je vois des touristes français qui ne sont parfois que plombiers ou livreurs me regarder de haut, j’enrage. Nous n’avons même pas le droit de faire du tourisme. On veut juste voir quelque chose de différent. Faire la même chose que vous, prendre un sac à dos et partir. Vous pouvez quand même comprendre qu’avec l’Algérie et la Libye à côté, on ait envie d’aller voir ailleurs. »

Alors qu’en Europe, les tour-opérateurs vendent du voyage sur le mode de l’évasion, ici il n’existe qu’une solution pour qui veut s’évader. Prendre la mer. Au péril de sa vie. Brûler la frontière. Devenir un harraga.

Rejoindre Zarzis, des milliers de dinars en poche et trouver les passeurs.

Dès le 27 décembre, les zarzissiens sont descendus dans la rue pour manifester contre le régime de Ben Ali. Le 12 janvier, 2 personnes sont tuées et 17 blessées par les balles des forces de l’ordre. Le lendemain le conseil populaire de la révolution est formé. Le siège du RCD est saccagé. Les deux commissariats sont également incendiés mais cette fois par les policiers eux-mêmes afin de ne laisser aucune trace des exactions passées. Précédant de peu Ben Ali et sa famille, les forces de police et de la garde nationale s’enfuient et quittent la ville.

Cette débandade en entrainera une autre, toute aussi improvisée. Zarzis libérée, profitant opportunément de l’absence des gardes-côtes, les premiers harragas partent le 17 janvier. Des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes prennent des bateaux. 14 joueurs du club de football de la ville, l’Espérance sportive de Zarzis, profitent de la brèche. Zacharia organise des mariages et travaillait avec son frère photographe jusqu’à ce que son frère de 23 ans parte début février. « Il m’a appelé en pleine mer pour que je récupère son camion qu’il avait laissé sur le lieu d’embarquement. En fait, il travaillait avec les passeurs comme transporteur. Ce sont ceux qui déplacent les harragas d’un point à un autre jusqu’à la plage. Il m’a dit que le bateau n’était pas plein, qu’il était grand et qu’il faisait beau. Il a tenté sa chance et que si ça n’allait pas en France, il reviendrait cet été pour la saison des mariages. ». Un taxi, marié et père de trois enfants, qui avait amené des harragas au port est parti avec ces derniers laissant son taxi là. Certains ont embarqué au dernier moment gratuitement. D’après les estimations, ils seraient entre 4 à 6000 zarzissiens à être partis dans les semaines suivantes. La ville ne recense qu’un peu moins de 80000 habitants. Il y en aurait probablement beaucoup plus et l’été, avec le retour des émigrés de Zarzis, 150000.

« Tout le monde aime ou aimerait aller en Europe. Les gens partent là-bas pour avoir plus mais franchement on vit bien à Zarzis. » ajoute Zacharia. Avant la révolution les faux visas se vendaient aux alentours de 12000 Dinars (6000 euros). Des harragas partaient aussi de temps en temps.

Les départs de bateaux de cette première vague se comptaient parfois jusqu’au nombre de 5 à 6 par jour. A compter du 17 février, c’est une seconde vague de milliers de personnes venant cette fois de toute la Tunisie qui vient s’embarquer à Zarzis pour tenter de rejoindre Lampedusa.

Pour atteindre l’île italienne il y a plusieurs trajectoires différentes mais le trajet le plus direct compte 140 miles nautiques et demande 21 heures de traversée en moyenne, 17 pour les bateaux les plus rapides. Un passeur, quant à lui, mettait huit heures de plus par l’est afin d’éviter les patrouilles des gardes côtes tunisiens et les navires militaires italiens. Arrivé à Lampedusa, il profita du billet de retour offert par les italiens en plus d’une petite somme allouée par l’UE dans le but d’investir. Il a ensuite acheté d’autres barques et continué de passer des harragas. Vendant aussi les coordonnées de son itinéraire 8000 Dinars (4000 euros) à d’autres passeurs. Un autre passeur de 32 ans qui avait déjà travaillé comme tel avant la révolution a été libéré le 15 janvier après huit mois de prison. Il a immédiatement recommencé le 17. Puis il y a peu, parti pêcher en mer, il fût arrêté par la garde nationale maritime à son retour au port. Suite à un malentendu avec son père qui avait entre temps déclaré le bateau volé. Une astuce nécessaire dont usent les passeurs pour ne pas s’exposer à de futures poursuites.

Adib, professeur d’allemand, rappelle qu’ « au début, c’était une impulsion mais en ce qui concerne cette deuxième vague, il ne s’agit plus que de profit et rien d’autre. L’idée était là, avant la révolution. Les passeurs ont profité du relâchement policier. Les départs se faisaient en plein jour. Toutes les transactions se faisaient sur les terrasses des cafés, dans la rue. » Un départ se négociait alors autour de 2000 Dinars (1000 euros) puis 1000 lors de la deuxième vague pour atteindre actuellement 2500 Dinars.

Des gens de tout âge sont partis. Une femme de 72 ans a même embarqué faute de ne pouvoir obtenir de visa pour aller voir son fils vivant illégalement en Italie depuis dix ans. Des harragas sont même partis en convois de zodiacs. Un ami pêcheur d’Adib est parti complètement ivre réalisant beaucoup plus tard qu’il s’était embarqué pour Lampedusa. Dégouté par son séjour dans les camps siciliens il a fini par revenir et retrouver sa famille. Les pêcheurs vendaient leurs bateaux quand ils ne partaient pas avec, soit pour ne pas se les faire voler soit pour faire rapidement fortune. Pendant la première vague, les harragas négociaient directement avec les capitaines des bateaux, ensuite ce sont souvent des commerçants de la ville et des émigrés de retour au pays qui ont tout simplement investi leur capital dans ce nouveau business. A 70000 DNT (35000 euros) le prix de vente moyen d’un bateau débarrassé de tous ces équipements et pouvant embarquer de 70 à 120 personnes. Même en considérant la location d’un capitaine, le gasoil et autres frais, les profits étaient maximums. De l’ordre de plusieurs dizaines de milliers de dinars de bénéfices pour une traversée. Et net d’impôts.

En attendant le départ, il faut trouver les harragas. Les échanger, les racheter à des intermédiaires pour emplir une barque puis les cacher dans des maisons, les nourrir pendant plusieurs jours pour ensuite les transporter en véhicule jusqu’aux barques qui les mèneront à leur tour aux bateaux mouillant à quelques centaines de mètres du rivage. Une quinzaine de personnes sont nécessaires à la conduite de ces opérations. Les équipes se forment et se déforment sans cesse au gré des besoins.

Le trafic prend un tel essor qu’il en bouleverse toute l’économie locale. La première vague, essentiellement constituée de zarzissiens, a engendré une pénurie de main d’œuvre dans tous les secteurs. La pêche est de loin le plus touché. Les bateaux se font aujourd’hui de plus en plus rares au port et quand les marins n’ont pas émigré eux-mêmes, les patrons les ont vendu liquidant ainsi leurs seuls moyens de revenus. Les prix du poisson ont depuis plus que doublé.

Chose jamais vue à Zarzis, des cafés ont dû fermer par manque de serveurs et surtout de clients. Les terrasses se sont vidées et le soir, les rues, jadis occupées par les jeunes à discuter, sont désertes.

Le secteur du bâtiment souffre aussi beaucoup et les ouvriers originaires pour la plupart des régions intérieures sont partis. Pourtant les chantiers ne manquent pas à Zarzis. De nouveaux complexes hôteliers s’édifient dans la zone touristique, des maisons se construisent ici et là comme sur la palmeraie située entre la plage et la ville. Une zone naturelle d’ailleurs sujette à spéculation depuis que les touristes européens sont revenus à Zarzis y faire construire leurs villas. Ceux-ci seraient au nombre de 700 à vivre ici à l’année. Adib les appelle « les revenants ».

Le secteur du tourisme, considérablement affaibli par les mois de février et mars, profite indirectement de la guerre civile libyenne voisine et de l’afflux de réfugiés qu’elle a engendré dans le gouvernorat de Médenine. Les hôtels de luxe n’ont évidemment pas accueilli ces réfugiés en leur sein mais plutôt le personnel de grandes organisations humanitaires comme le CICR, le HCR ou l’OIM. Épargnant à ces fonctionnaires de l’humanitaire de partager les rudes conditions de vie des réfugiés installés dans les camps situés entre Ras Jdir et Choucha à 80 kilomètres de là. Les harragas fournissent également et involontairement à ces hôtels cinq étoiles une clientèle toujours fidèle de journalistes venant pour les uns filmer pour les autres écrire sur ces vagues d’immigration illégale déferlant sur l’Europe. Augmentant encore les profits des passeurs qui ne se gênent jamais pour leur faire payer au prix fort une traversée ou la moindre image. Le harraga est vendeur.

Les organisations humanitaires représentent actuellement à Zarzis une source d’emplois non négligeables mais évidemment précaires. Car principalement liés à l’encadrement des réfugiés fuyant la Libye. Ceci entrainant avec une hausse d’activité de la location automobile habituellement dépendante du tourisme. Les voitures de location assurent le transport de tous les personnels entre les hôtels, les camps et l’aéroport. Et les passeurs ont su tirer habilement parti de ces opportunités en y investissant leur capital. Tel un gérant de salon de coiffure de la ville qui reconverti dans le harraga s’est fait ensuite loueur d’une flotte de 6 véhicules neufs.

L’inquiétude pèse dans les conversations. Tous s’accordent à penser que ce trafic très lucratif cessera à court ou moyen terme. Liquidant malheureusement par là des économies plus durables comme celle de la pêche.

Les habitants de Zarzis sont désemparés par ce bouleversement économique et social. La plupart de ceux qui sont encore là veulent y rester pour construire « une nouvelle Tunisie » et n’envisagent aucunement de partir. Ils refusent toute forme de complicité avec « ces profiteurs de la révolution qui se sont enrichis avec le commerce des harragas » explique Ali Fellah, représentant de la coordination locale de l’Union des Diplômés Chômeurs. Ils les nomment « les riches de guerre ». La situation est toutefois complexe car ici personne ne peut ignorer ce que chacun fait et pense. Moez, un ancien officier de l’armée, résume assez justement la nature des rapports qui unit les zarzissiens. « Même si je ne te connais pas, ce qui est sûr, c’est que je connais ton frère et si je ne connais pas ton frère non plus, je connais ton cousin ou ton beau-frère ». Hormis ceux qui possèdent les capitaux pour organiser le trafic on trouve parmi les passeurs tous les profils. Chômeurs, employés, pêcheurs. Les départs impliquent en effet la participation occasionnelle ou plus régulière de nombreuses petites mains.

Le conseil populaire de la révolution, lui, interpelle fréquemment la délégation de Zarzis et le gouvernorat de Médenine multipliant pétitions, lettres, rendez-vous et manifestations afin qu’elles mettent un terme à l’insécurité générée par ce commerce. Sans succès. La garde nationale maritime est bien revenue mais reste aussi passive que l’armée. Le 11 avril, des passeurs sont même revenus récupérer un bateau saisi suite à une avarie moteur par les gardes nationaux et mis à quai ensuite. Retranchés dans leur poste situé sur le port, ils ont laissé les passeurs remettre le bateau à flot et pousser leur 4×4 dans le bassin.

Mais aujourd’hui les passeurs ont de plus en plus de peine à trouver de bons bateaux. Les meilleurs sont déjà tous partis pour Lampedusa où ils sont systématiquement détruits. Ceux qui partent sont maintenant les moins sûrs et plusieurs naufrages mortels se sont multipliés ces dernières semaines. Les harragas commencent aussi à manquer et sont de moins en moins à se porter candidat. Le trafic est sur le déclin.

Reste pourtant de sérieux doutes quant à la volonté des autorités de transition de le faire cesser.

A ce sujet, beaucoup pensent que les harragas constituent pour le gouvernement tunisien un atout majeur dans le cadre de ses négociations avec l’Union Européenne afin d’obtenir de nouveaux crédits et autres prêts. D’où l’inaction des forces de sécurité et qui serait aussi selon eux une façon de mettre le peuple au pied du mur. A l’obliger de choisir entre liberté et sécurité. Et en laissant partir des dizaines de milliers de harragas, l’Etat tunisien se débarrasse à peu de frais d’une jeunesse dont il ne sait finalement que faire.

Pour Zarzis, il s’agit désormais de savoir comment faire à partir de cette situation. Une chose est sûre, tous ici savent que les politiques européennes de restriction en matière de visa doivent radicalement changer. Il s’agit d’ouvrir les frontières et faire sauter ce verrou. Et lorsque l’on sait que la ville est jumelée avec la sinistre commune de Fresnes, il semble encore plus urgent d’en finir avec l’enfermement des tunisiens dans leur propre pays.

Pour cela, Adib souhaiterait créer une association d’entraide culturelle pour rapprocher le nord et le sud de la méditerranée. Des associations de ce type existent déjà à Zarzis comme l’Association de Développement Durable et de Coopération Internationale. Subventionnée par l’UE et ce dès l’époque de Ben Ali. Elle est connue ici depuis plusieurs années pour être une filière d’immigration illégale. Dirigée par un ex-RCDiste notoire, cette association envoyait encore il y a peu des classes d’élèves de 20 ans (!) qui pour la plupart ne rentraient pas de leur voyage d’études. Le tarif d’un aller simple pour l’Europe avec l’ADDCI est de 8000 dinars (4000 euros). Adib, lui, veut organiser des voyages pour les plus jeunes. Qu’ils puissent se faire au plus tôt une idée de ce qu’est l’Europe. Que ces jeunes de 12 à 16 ans réalisent que ce n’est pas le paradis que décrivent les émigrés de Zarzis de retour en été.

Étranges ambassadeurs que ces émigrés vivant en France et qui, revenus pour les vacances, se parent de tous les artifices comme signes extérieurs de richesse que l’on puisse déjà connaître. Affichant une réussite aussi insolente que mensongère. Grosses voitures de sport et 4×4, habits griffés et gros billets. Pas de doute ils vivent bien dans cette France bling-bling d’aujourd’hui. Opulente en apparence, misérable en consistance. Ce rapport trouble entre émigrés et ceux restés au pays atténue d’autant plus la lisibilité que l’on peut se faire de l’Europe surtout lorsque l’on ne la connait qu’à travers la télévision. Et les chaînes satellitaires complètent en effet assez bien la promotion mensongère du « paradis » européen. Pour finir, peu de harragas se doutent de ce qui les attend en réalité là-bas.

On rencontre quelques harragas qui en sont revenus de cette Europe, dans tous les sens du terme et malgré ce qu’ils peuvent en dire son magnétisme reste plus puissant que tous les récits, aussi vrais soient-ils. Un zarzissien qui travaille actuellement pour l’OIM est parti trois fois en bateau en huit ans. Très lucide sur ce qu’est l’Europe, il ne manque pourtant jamais une occasion de rappeler à ses amis qui rêvent d’y aller ce qu’elle est en réalité. Mais l’expérience ne suffit pas, sa transmission encore moins et tant que chacun ne l’a pas éprouvé par lui-même. Les vérités ont rarement raison. Ici comme ailleurs.

Et si l’Europe demeure une perspective, elle ne constitue pas pour autant la seule ligne d’horizon pour ceux qui vivent et s’organisent à Zarzis.

La coordination locale de l’Union des Diplômés Chômeurs rassemble 450 personnes sur une ville qui compte probablement au moins 25% de chômeurs. « Ceux qui ne sont pas qualifiés travaillent, ceux qui le sont ne travaillent pas » signale Ali Fellah. C’est bien un des paradoxes engendrés par le régime de Ben Ali. Une génération entière de jeunes étudiants très qualifiés que l’on nomment les maitrisards, formés pour décorer la vitrine économique de la Tunisie. Malheureusement pour eux leurs formations n’étaient pas vraiment adéquates aux réalités économiques du pays et beaucoup sont depuis des années au chômage. Les plus jeunes qui ont vu leurs grands frères et leurs grandes sœurs diplômés mais sans emploi ont fini par se désintéresser des études. Pourquoi en faire si c’est pour finir chômeur. Et si c’est pour finir chômeur ici pourquoi ne pas tenter sa chance en Europe. Ce système pervers a engendré un mythe. Celui de la réussite universitaire. De leurs diplômes, ils attendaient un poste, un emploi et donc des revenus pour pouvoir se marier. Étape quasi obligée pour fonder une famille.

La coordination locale de l’UDC a été crée il y a plus de deux mois et rassemble des licenciés, des maitrisards, des ingénieurs, des ouvriers qualifiés ou non. Tous au chômage.

Ils tentent dans l’immédiat de trouver des solutions d’embauche auprès des entreprises locales et notamment celles de la zone franche du port. Ils démarchent la délégation, équivalant à une sous-préfecture française, afin de l’obliger à se pencher sur le problème du chômage à Zarzis. Le gouvernement de transition de Béji Caïd Essebsi, ce vieux renard bourguibien, a su comment désamorcer avec une rare ruse ces situations explosives en nommant dans tous les pays, aux postes de délégués, les contestataires les plus remarqués dans ces mouvements de chômeurs. Un ancien maitrisard de Ghafsa, depuis 16 ans au chômage, a d’ailleurs été récemment nommé à la délégation de Zarzis.

L’UDC a investi ses locaux dans ceux de l’ex-RCD réquisitionnés avec le concours du comité populaire. Avant la révolution, ils passaient tous les jours devant en se disant qu’ils le prendraient et aujourd’hui c’est chose faite. Ils s’y réunissent presque quotidiennement.

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