Sur la frontière de l’Ouest libyen

La voiture roule à plus de cent kilomètres heures. Et ce, sans que le chauffeur tunisien n’ait l’air de prêter attention à la tempête de sable qui balaie la route depuis le matin. La visibilité n’excède pourtant pas la centaine de mètres. La chaleur est suffocante et le vent qui vient du Sahara noie toute l’atmosphère dans un épais nuage de poussière de désert. Le soleil semble lui même s’être égaré et de sa superbe habituelle ne reste plus qu’un petit disque timidement lumineux.

Cent trente kilomètres séparent Tataouine du poste de Dehiba-Wazan sur la frontière libyenne. Nous croisons un flux incessant de véhicules libyens depuis Tataouine. Camions, pick-ups et berlines de fabrication japonaise ou coréenne sont comme des cathédrales filantes faites dans l’urgence de matelas, tapis ficelés et bâchés protégeant ce que leurs propriétaires ont bien pu emporter. Ils fuient les combats et surtout les bombardements qui font rage dans le djebel Nefussah depuis deux mois à l’ouest de la Libye. Les jeunes garçons et les pères de familles accompagnent les leurs en Tunisie pour repartir quasi immédiatement et sans trop tarder. Ils prennent le plus souvent le chemin du retour et garder jalousement leurs villes, leurs villages en repoussant les assauts répétés des khaddafistes.

Il y a deux semaines, l’encerclement du djebel a été rompu par la prise ou plutôt la reprise de Nalut puis celle de Wazan et enfin du poste frontière par les insurgés libyens le 21 avril. Obligeant ce jour là 89 soldats et 13 officiers pro-khaddafi à se rendre aux autorités militaires tunisiennes acculés par les insurgés. Une dizaine de militaires libyens furent tués ce jour là et 25 blessés pour seulement un blessé du côté rebelle. Depuis les insurgés tiennent bon, bien que les milices de khaddafi, cette fois, ne leur aient repris ce poste pendant quelques heures jeudi dernier, le 28 avril. Les affrontements ont même continué ce jour là sur le sol tunisien provoquant la panique dans le village de Dehiba à trois kilomètres du poste. Des grads sont aussi tombés sur le village tunisien faisant plusieurs blessés et de nombreux tirs de part et d’autre ont été échangés. Les milices ont finalement du se retirer repoussés dans un premier temps à coup de pierre par des villageois tunisiens furieux, dans un deuxième temps par les insurgés et dans un troisième par l’armée tunisienne. Celle-ci a d’ailleurs saisi à cette occasion une quinzaine de pick-ups et beaucoup de munitions. Les combats ont duré plusieurs heures et des miliciens khaddafistes blessés ont été arrêté pour être ensuite emmené à l’hôpital de Tataouine. Le lendemain une foule de libyen pro-insurgés tentait de le prendre d’assaut mais l’armée tunisienne intervenait encore une fois pour empêcher toute opération de représailles. Profitant de la confusion autour du poste de Dehiba-Wazan, les insurgés ont fini par le reprendre pour ne plus le lâcher depuis.

Samedi après midi, au poste frontière, des libyens vivant en Irlande sont venus jusque là par la route et par la mer pour apporter dans une huitaine de fourgons du matériel médical ainsi que deux ambulances dont l’une tractée par l’autre depuis plus de deux cent kilomètres. Le matériel à peine déchargé côté tunisien était instantanément rechargé sur d’autres camions et pick-ups destinés à rejoindre le djebel. Après l’effort, l’étreinte est collective. Joyeuse et affectueuse. On fige le souvenir de ce pur moment de camaraderie en photo. Une pose pour l’Histoire. Une pause dans l’Histoire avant de se quitter là et repartir respectivement de son côté sûr que chacun fera au mieux pour la victoire.

Des médecins tunisiens attendent aussi l’arrivée incertaine mais toujours probable de blessées du djebel. Ils ont les dents pleines de sourire et leurs yeux dévorés par des lunettes de soleil laissent toutefois deviner une évidente fatigue. Ils sont venus de toute la Tunisie pour aider leurs frères libyens. Ils patientent en grillant quelques cigarettes, devisant le temps d’une accalmie des récents événements. Des caravanes organisés par les comités ou conseils populaires sont venus ici de tout le pays livrer aux libyens ce qu’ils ont pu collecter. Vivres, médicaments, jouets, couvertures, couches-culottes, etc. On croise là des gens de Gabès, Djerba, Tunis et d’ailleurs.

Aux bureaux des douanes, c’est la cohue. Le minuscule local sous la halle est envahi par plusieurs dizaines d’hommes qui tentent d’accélérer les procédures d’entrées sur le territoire tunisien. Les douaniers essaient sans succès de mettre un semblant d’ordre dans cette situation. Et tandis les hommes agitent en guise d’éventail leurs passeports vert frappé d’un aigle, les femmes et les enfants attendent dans les voitures bourrées à ras bord cuits par la chaleur. Les voitures les unes derrière les autres filent par dizaines, peut-être plus d’une centaine, jusqu’en Libye. Une petite barrière métallique surmonté du drapeau des insurgés coupe cette file en deux et que parcoure sans relâche des bénévoles du croissant rouge tunisien distribuant eau et sucreries, s’assurant qu’il n’y ait pas de malades et que tout va au mieux. Côté libyen, derrière une petite table, des insurgés collectent les identités de tous ceux qui franchissent la frontière histoire de tuer le temps aussi. La plupart d’entre eux sont assis sur des chaises ou au sol, de préférence à l’ombre, les armes à la main ou entre les jambes. Ils sont presque une soixantaine à s’être dispersé entre tous les bâtiments du poste criblés de balle. Le symbole amazigh est peint un peu partout sur les murs car il faut savoir que cette frontière coupe un territoire aussi peuplé de berbères. Des berbères libyens à qui Khaddafi n’a jamais reconnu la qualité de tribu, ainsi le djebel Nefussah est toujours dénommé par le pouvoir djebel Al-Gharbi. Nous parlerons donc pour ce qui nous concerne de djebel Nefussah.

Sur le poste-frontière, à la vue du seul pick-up surmonté d’une min ta, on se demande comment les insurgés ont pu tenir tête au khaddafistes. En fait la plupart des véhicules de combats des insurgés sont repartis pour Nalut. Mais d’après les récits fait par les combattants, leur détermination semble plus forte que celle des miliciens. Difficile d’en douter. Les discussions foisonnent un peu partout et l’on vient s’assurer ici des dernières nouvelles que crachent les téléphones satellitaires. A Nalut, à plus de cinquante kilomètres on se bat toujours. D’un petit promontoire on peut observer la seule route en dur se perdre au loin et disparaitre après Wazan dans le djebel qui dévoile ses pentes abruptes et totalement nues.

Ce poste-frontière est une clé stratégique sur le front de l’ouest et même si Zouara et Zawiya, sur la côte tripolitaine, sont tombés depuis longtemps, impitoyablement réprimées par le pouvoir, le djebel se bat encore. Séparé du front est, celui-ci ne peut compter que sur la Tunisie pour s’approvisionner. Avant de conquérir ce poste, il y avait bien le désert pour faire passer des produits de première nécessité et fuir le djebel mais de nuit et tous feux éteints. Aujourd’hui, contrôler le poste c’est contrôler une des seules routes en dur qui relient la Tunisie à la Libye. Celle du nord est aux mains des milices et le drapeau vert flotte toujours sur Ras Jdir. Les militaires libyens semblent avoir disparu de ce poste depuis que certains d’entre eux aient décidé de déserter. Ces défections continuent malgré tout mais par la mer. Le 15 avril déjà, huit officiers d’état-major libyens dont quelques généraux étaient arrivés en barque au port d’el-ketf au dessus de Ben Gardene. Le 5 mai ce sont encore six officiers qui ont rejoint ce même port.

Tandis qu’à Ras Jdir, les blessés dans les combats de Zaoura et Zawiya passaient par le désert pour ne pas signer leur condamnation à mort. A Dehiba, on les réceptionne sans problème tout comme les malades. On échange des numéros de téléphone pour aider ceux qui viennent se réfugier en Tunisie. On assure. On rassure.

On voit aussi les camions et autres pick-ups repartir pour le djebel pleins débordant de tout sauf de ce que l’on ne peut faire passer là ou en de trop grosses quantités. Les armes et le matériel sensible ainsi que l’essence passeront ailleurs, c’est à dire partout sauf ici. Les forces de sécurité tunisienne fouillent tout de même tous les véhicules à l’aide de chiens renifleurs. Peu importe, la contrebande est dans cette région une longue et ancienne tradition et comme souvent dans ce genre de circonstances historiques, les contrebandiers sont aussi pour la plupart dans le camp des insurgés.

Dimanche 1er mai, les khaddafistes ont lancé une offensive pour tenter de s’emparer à nouveau du poste-frontière. En contournant Nalut par le nord, empruntant une piste passant le village de Takuk à travers les montagnes et qui flirtent avec la frontière. Ils pensaient surprendre les insurgés mais ceux-ci les attendait et leur ont barré la route en dynamitant la montagne. Comme pour se venger de cette habile manœuvre, les milices khaddafistes ont tiré au hasard des dizaines de grads par dessus la montagne. Quatre d’entre eux se sont d’ailleurs écrasés sur le village de Dehiba en Tunisie mais sans faire de victimes ni de dégâts. Les insurgés dans le djebel ont répliqué par des tirs nourris durant toute l’après-midi. La route en direction de la Libye fut fermé par les militaires tunisiens qui depuis en ont profité pour installer des casemates plus conséquentes autour de Dehiba au cas où.

Jeudi 5 mai au matin, les milices khaddafistes sont revenus encore une fois à la charge mais par le sud de Wazan cette fois. Une quinzaine de pick-ups, des lance-missiles et quelques blindés transport de troupes ont donné l’assaut mais ont été arrêté par les insurgés à 17 kilomètres. 14 obus de mortier sont d’ailleurs tombés côté tunisien autour des localités de Martaba et Afina tandis qu’on se battait aussi à Ghelaya entre Wazan et Nalut.

Le même jour, bravant le risque de se trouver sous le feu des combats, une caravane de dix véhicules est arrivé à Dehiba en provenance de Ben Arous, Sfax, Gabès, Médenine et Tataouine apportant encore médicaments et produits alimentaires. Un autre convoi de trois camions quant à lui arrivait un peu plus tard de La marsa.

Bien que l’on parle d’une plus vaste offensive des khaddafistes sur le djebel, il faut bien considérer dans l’ensemble qu’à l’ouest le front est solidement tenu par les insurgés. Ils ne faiblissent pas et ne sont pas prêt de rompre. Et même si le djebel Nefussah pourrait se retrouver de nouveau encerclé comme il l’a déjà était, les insurgés ne ne se résigneront pas pour autant. Au sud de Tripoli, il faut le savoir, on s’organise de part et d’autre de la frontière. Le combat continue et ce combat ne prendra fin qu’avec la chute du régime et rien d’autre.

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