Sur la frontière de l’ouest : Vers Nalut.

Le poste-frontière de Dehiba est au djebel Nefussah ce que le port est à Misrata. Un lien vital. Dans le strict sens du terme.

Alors que de sinistres experts en géopolitique glosaient encore, il y a quelques jours, à propos d’une hypothétique partition du pays, entre l’Est insurgé et l’Ouest soi-disant loyaliste, le djebel Nefussah, tout comme Misrata, résiste toujours. Cette résistance contredit en tout point les pronostics imbéciles de ces stratèges de plateau télé et prouve une fois encore que ce qui se joue, c’est ce qui se vit sur le terrain loin du spectacle. Dans le djebel Nefussah, loin des débats médiatiques convenus et polis, les insurgés préparent et organisent la contre-offensive en vue de faire tomber le régime.

Pour cela, les insurgés doivent conserver à tout prix le poste-frontière de Dehiba-Wazan pour ne pas étouffer de nouveau sous l’étau des milices de Khadafi.

Depuis plus d’une semaine, il est devenu beaucoup plus difficile d’accéder au poste-frontière tunisien de Dehiba. En effet, l’armée tunisienne a renforcé ses positions le long de la frontière et sur la route qui y mène depuis Tataouine. La garde nationale est toujours sur les check-points entre cette dernière et Remada. A la sortie de cette ville de garnison et en direction de Dehiba, on trouve, en contrebas sur la gauche, un oasis derrière lequel a été installé un camp d’accueil pour les réfugiés libyens. Ils sont environ 1200 à attendre là, sous des tentes fournies par le HCR, de trouver d’autres solutions d’hébergement. Tout de suite après la terminaison végétale de l’oasis, nous trouvons sur la route de Dehiba un autre genre de végétaux. Le kaki.

Il faut stopper à un check-point de la police militaire tunisienne qui fouille intégralement tous les véhicules dans les deux sens de la circulation et vérifie les identités de leurs occupants. Les fouilles sont aussi minutieuses que les vérifications. Les militaires cherchent principalement des armes et du matériel sensible que voudraient faire passer les insurgés en Libye. Pour arriver jusqu’à Dehiba, il faudra encore franchir plusieurs autres check-points pour répéter les mêmes opérations et répondre aux mêmes questions stupides. Il est toujours difficile de se figurer le phénomène de la neuro-transmission chez un militaire. Surtout lorsqu’il ausculte votre passeport depuis deux bonnes minutes et ce, sous toutes les coutures, pour finir par vous demander : de quelle nationalité êtes-vous?

Le village de Dehiba est à un peu plus de 130 kilomètres de Tataouine et compte un peu moins de 4000 habitants. Il n’a pas beaucoup changé depuis dix jours. Un petit rond-point interrompt la route principale et fait office de centre-ville. Là, les changeurs attendent leurs clients libyens. Ces habitants de dehiba se sont toujours livrés au change sauvage mais depuis l’insurrection du 17 février, ils profitent comme jamais de l’instabilité du dinar libyen. Son cours s’est divisé par deux en trois mois. Les changeurs sont vifs, alertes, scrutant les plaques minéralogiques des véhicules et lorsque ceux-ci sont identifiés comme libyens, ils se plantent quasi sur la route tout en agitant frénétiquement dans leurs mains leurs liasses de dinars tunisiens. Surplombant le « centre-ville » de Dehiba, le café de Tunis rappelle, malgré les apparences, que nous sommes pourtant et toujours en Tunisie. Car quasiment tous les véhicules garés en vrac ici et là sont libyens et les nombreux groupes d’hommes qui conversent de ci, de là, sont composés pour la plupart de libyens. Dehiba vit au rythme de ce qui se passe dans le pays voisin et jamais Tunis n’a semblé aussi loin que de Dehiba.

Le poste-frontière n’est plus qu’à quelques kilomètres et l’on peut voir des deux côtés de la route des casemates de fortune récemment faites par les militaires tunisiens qui bivouaquent à proximité de celles-ci. Depuis quelques jours la frontière est régulièrement survolée à des fins de surveillance par des chasseurs F5 de l’armée de l’air tunisienne et des hélicoptères Gazelle. Un dispositif militaire renforcé pour dissuader toute nouvelle incursion des milices de Khadafi en territoire tunisien.

Celles-ci avaient effectivement franchi plusieurs fois la frontière ces dernières semaines lors d’offensives sur le poste-frontière occupé par les insurgés. Des dizaines de missiles grads s’étaient alors écrasés sur la Tunisie suscitant la colère des autorités gouvernementales. Disons plutôt dans un langage plus diplomatique : de vives protestations.

Deux derniers check-points et l’on arrive sous la halle des douanes tunisiennes. Il y a là aussi beaucoup moins de cohue qu’il y a quelques temps. Les véhicules venant de Libye sont moins nombreux aussi. Ce qui laisse paradoxalement présager d’une situation plus stable pour les insurgés. On enregistrait ici parfois jusqu’à plus de 4000 libyens par jour venant se réfugier en Tunisie. Un afflux provoqué par une peur panique de voir le poste de Dehiba-Wazan tomber aux mains des milices et fermer la frontière pour enfermer le djebel Nefussah.

Il faut tout de même une bonne heure avant de pouvoir s’acquitter des formalités douanières et sortir du territoire tunisien. Situation absurde et cocasse où l’on tient absolument à vous faire sortir officiellement d’un pays pour en rejoindre un autre qui n’existe plus en tant que tel. La Libye n’est plus un pays, plus une nation et surtout elle n’est plus un état. Jusqu’à preuve du contraire, c’est une insurrection. Nos passeports conserveront à jamais une sortie du territoire tunisien pour nulle part. C’est ce que chaque état considère comme un néant à conjurer, une guerre civile à éteindre.

Arrivés dans ce «nulle part», nous trouvons un petit bureau perdu sous l’ombre d’un parasol à apéritif derrière lequel sont assis, serrés, des insurgés qui, amusés par la situation, nous demande qui  nous sommes et quelle est la raison de notre visite. Pas de tampon d’entrée, pas de formalités, pas de doute on est en territoire libéré.

Un petit musée s’est improvisé là, rassemblant des vestiges de grads et d’autres roquettes tombées sur le poste ainsi que deux casques de tankistes ennemis. Un énorme Toyota 4×4 Santa Fe blanc arrive à vive allure soulevant un nuage de poussière dans son sillage. Il n’y a plus de plaques d’immatriculation ni à l’avant ni à l’arrière. Elles ont été remplacées par des énormes autocollants ornés du drapeau des insurgés libyens. La voiture stoppe en glissant sur les gravillons. L’homme qui en descend est notre contact de Nalout, Ali. Allure d’un gangsta américain. Carrure puissante qui ferait penser à celle d’un videur de boîte de nuit parisienne si nous n’étions pas en Libye. Béret militaire trop petit enfoncé sur son large crane rasé, petites lunettes de vue fumées, barbichette. Il porte sur ses mains énormes deux chevalières. L’une à l’effigie d’une tête de mort, sur l’autre est gravé en relief Mettalica.

Départ pour Nalut, ville rebelle de 25000 habitants à une cinquantaine de kilomètres de la frontière. Ali est un fan de Metallica et Dire Straits et pendant que nous traversons Wazan désertée par ses habitants, nous écoutons Ali nous parler des derniers combats autour de Nalut tout en écoutant les enceintes cracher Brother in arms.

Peu après Wazan, la route grimpe sur le haut du djebel. Nous roulons pendant quelques dizaines de kilomètres sur une route serpentant entre les collines du plateau pour faire subitement halte à proximité d’une épave de 4×4 Mazda et d’un pick-up Toyota sur lequel est montée une arme anti-aérienne dissimulée sous une bâche. Trois insurgés sont à bord. Ce sont des amis d’Ali. Ils nous invitent à visiter un des multiples postes d’observation que les insurgés ont installé sur le bord des falaises du djebel Nefussah. Le point de vue est saisissant et permet enfin de comprendre la configuration si particulière du front ouest. Leur poste d’observation est une ancienne maison de bergers dans laquelle six hommes vivent jour et nuit.

Ils viennent de recevoir un télémètre neuf qui leur permet depuis d’observer plus finement et plus loin les milices de Khadafi stationnées dans le village de Ghezaya dans la plaine.

La vue sur la plaine court sur plus de quatre-vingt kilomètres et permet de tout voir, de déceler le moindre mouvement de troupes ennemies dans un paysage semi-désertique. Les abris sont rares. L’absence de relief rend toute dissimulation impossible. Les milices de Khadafi sont là à une dizaine de kilomètres. Leurs campements et tous leurs déplacements sont même visibles à l’oeil nu.

Les insurgés sont en contact permanent les uns avec les autres. Le conseil militaire de Nalut coordonne toutes les opérations dans la région entre la frontière et les alentours de Nalut. Des colonnes sont stationnées aux points les plus stratégiques. Notamment, comme on peut l’observer sur la photo suivante, sur les montagnes à gauche.

Celles-ci séparent la plaine devant nous, de Wazan. Une piste mène de Ghezaya à Wazan et emprunte un corridor à travers ces montagnes. Une piste que les insurgés ont enseveli en dynamitant la montagne il y a une dizaine de jours. Ils ont finit le boulot au bulldozer afin d’en interdire définitivement l’accès aux milices. Le seul moyen pour elles de contourner cet obstacle et d’attaquer le poste-frontière est d’emprunter le territoire tunisien. Une chose devenue impossible avec le récent déploiement massif de troupes militaires tunisiennes. Les milices sont donc, pour le moment, bloquées sur cette plaine. Elles bombardent de rage les crêtes occupées par les insurgés pour leur rappeler aussi qu’ils n’ont pas les moyens de le faire. L’artillerie est un des gros points faibles des insurgés dans le Djebel. Ils n’ont pu récupérer jusqu’ici que quelque obsolètes mortiers russes de 81mm abandonnés par les troupes militaires libyennes il y a plusieurs semaines. Désormais les munitions sont épuisées. Ici comme à Misrata ou sur le front est en général, on ne peut compter que sur la débrouille pour s’équiper en « matériel lourd ». Et encore, on ne parle que de récupération chez l’ennemi ou dans le peu de stocks militaires qui ont pu être pillés. Nous en verrons d’ailleurs une bonne illustration, quelques heures plus tard, en admirant sur le pont arrière d’un pick-up une structure métallique supportant une tourelle de blindé russe BMP-1 équipé d’un canon de 73mm.

Deux jeunes insurgés arrivent au poste un peu plus tard à pied pour prendre la relève. Kalash en bandoullière, le sac au dos avec dedans quelques vêtements de rechange et un peu de nourriture pour les prochains jours de garde au poste d’observation.

On continue à observer l’ennemi. Les talkies-walkies crachent régulièrement des informations sur les déplacements adverses. On blague, on se vanne et tous rigolent à travers les ondes de leurs appareils. Et pourtant, quelques minutes auparavant, on nous montrait méthodiquement, presque céremonieusement tous les impacts de grads autour du poste, exhibant aussi à cette occasion les vestiges de ces missiles qui pour certains ne se sont écrasés qu’à une dizaine de mètres de leur poste. Ils nous font aussi le récit des atrocités commises par les milices à Ghezaya en bas devant nous sur la plaine. Un village essentiellement peuplé de familles berbères, amazigh. Des familles proches liées par le sang, par la terre à Nalut, à ces insurgés. Les femmes et les hommes ont été séparés lorsque les milices ont occupé le village. Les femmes violées et dont on ne sait ce qu’elles sont devenues, les hommes disparus et dont on se doute malheureusement de ce qu’ils ont pu devenir. Liquidés très probablement.

C’est aussi certainement ce lien extrêmement ténu entre la vie et la mort, presque sans latitude, sans marge possible, qui donne à ces hommes tant de force. La mort rôde mais de leur rire jaillit une joie de vivre inextinguible, irréductible. Une force pure et rare.

On entend soudainement un avion passer quelque part, très haut, mais aucun d’entre nous n’arrive à le réperer. NATO, clament les insurgés en riant encore. Pourquoi ? Parce que pour eux cela signifie un petit moment de vengeance. La peur change de camp avec caprice mais il semblerait que ces deniers temps, celle-ci ait élu domicile chez les miliciens. Le télémètre de fabrication suisse est redoutable. Son optique nous permet en effet de voir, comme s’ils n’étaient qu’à quelques dizaines de mètres, les miliciens de Khadafi fuir leurs véhicules pour s’engouffrer au plus vite dans les maisons de Ghezaya. Probablement morts de trouille. Sachant ce qu’ils ont fait là-bas, qui pourrait les plaindre ? Personne sans doute.

On se quitte après l’obligatoire séance photo où tout le monde pose les mains faisant le V d’une victoire que l’on ne peut que souhaiter. On regarde encore une fois cette plaine immense qui mène jusqu’à la mer, jusqu’à Tripoli. La liberté est parfois au bout du fusil. La liberté se gagne aussi les armes à la main. De toutes les manières, les insurgés n’ont pas le choix, on ne choisit pas entre la liberté et la mort. S’ils veulent vivre, ils devront aller arracher cette liberté au delà de la plaine. Jusqu’à Tripoli. Un fusil à la main.

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