Sur la frontière de l’ouest : Nalut. (suite).

Sur la route de Nalut, on peut apercevoir trois transports de troupes BMP-1 et deux chars T-62 intacts, immobiles. Ils sont comme les ultimes traces d’un temps à la fois si proche et déjà si lointain où les troupes militaires loyalistes maitrisaient encore la région frontalière de Nalut, avant que celle-ci ne soit reprise par les rebelles. Ces engins ont été abandonné là par leurs équipages sans combattre. Les insurgés avaient alors surpris les soldats loyalistes lors d’un bivouac et avaient ensuite préféré dépouiller ces monstres de métal de leurs munitions, de leur essence plutôt que de s’embarrasser de ces gouffres à carburant. Ces blindés russes ont été conçus dans les années 60 dans la perspective d’un affrontement militaire conventionnel entre les forces de l’OTAN et celles du Pacte de Varsovie. Des blindés fait pour se battre en bataillons, en brigades, en divisions dans les grandes plaines qui courent entre l’Allemagne et la Pologne. Ironie de l’Histoire, ce sont aujourd’hui ces mêmes forces aériennes de l’OTAN qui les traquent sans relâche. De toute façon, pour mener une guerre dans les montagnes du djebel, inutile de compter sur ces débris historiques. L’heure est à la guerre de partisans. Une guerre d’embuscade et d’attaques éclairs. Tripoli l’a finalement compris et depuis ses milices opèrent avec les mêmes pick-ups que ceux des insurgés, des pièces d’artillerie en plus.

On franchit encore deux check-points rebelles avant d’atteindre Nalut qui semble être comme une ville construite depuis le ciel. On passe devant un bâtiment, en partie incendié, anciennement occupé par les renseignements militaires du régime de Khadafi. Depuis que Nalut s’est insurgé, celui-ci abrite le siège du conseil militaire. Une dizaine de pick-ups ainsi qu’une trentaine de combattants attendent là de savoir où ils seront affectés pour la nuit. On signale depuis peu des mouvements de milices sur la route qui vient de la plaine de Tiji à Nalut. La ville immense et basse se déploie sur les crêtes du djebel, domine de tous côtés. Au nord, la plaine où sont positionnées les milices de Khadafi. Au sud, le plateau qui file jusqu’à l’horizon et va s’échouer très loin d’ici dans les dunes du Sahara. A l’est, la route pour Wazan-Dehiba et à l’ouest, la route du Djebel Nefussah. Une route qui lie Nalut à Jadu, puis Zenten et Yefren  assiégée par les milices.

La ville est fantomatique. Tous les commerces sont fermés et les quelques habitants croisés ici et là ne semblent pas s’attarder trop longtemps dans les rues vides. Halte à Radio Free Nalut situé dans le centre-ville. Ses locaux étaient anciennement ceux de la radio locale, voisine de palier avec la police politique. Ils émettent sur la FM jusqu’à 80 km et en streaming sur le net. Deux flashs d’informations par jour. A 13H et à 18H. Ils sont trois à s’occuper des programmes de la radio. Celle-ci est un relais très important pour la population du djebel. D’après les animateurs, tous dans la région l’écoute. On peut difficilement en douter.

Un peu plus loin, on va remplir le réservoir d’essence dans une « station ». Quatre citernes ont été posées là. On remplit un jerrycan d’une vingtaine de litres pour le transvaser dans le 4×4. Et l’on repart. Plus personne ne semble se soucier de payer. A Nalut, l’argent n’existe plus. Le communisme de guerre. La terreur en moins. Une fraternité qui n’a nul besoin de s’acheter ou de se vendre. Une fraternité où tout est partagé. Visite au média center installé dans un luxueux bâtiment dédié avant l’insurrection à la promotion des nouvelles technologies et qui fait office aujourd’hui de centre de communication insurgé. Une demi-douzaine d’ordinateurs permettent à qui veut de balancer les dernières infos, les dernières vidéos sur facebook ou sur twitter. On skype avec les camarades libyens en Tunisie ou ailleurs pour aviser des nouvelles, coordonner l’aide et prendre rendez-vous un jour, ailleurs, quelquepart. Ceux qui sont en charge de ce média center sans journalistes veillent à ce que personne ne manque de rien. On mange tous ensemble dans un grand plat unique les pâtes qu’ils ont préparées. Des serviettes en tissu vert sont distribuées à chacun pour s’essuyer après le repas : voilà à quoi servent désormais les drapeaux verts de Khadafi. Pendant le repas, on regarde un écran plasma géant diffuser en boucle les programmes de Libya Horra, la chaîne de télé libre de Benghazi. Tout en exhibant une pétoire italienne de 1915, un des responsables du centre se demande pourquoi l’OTAN ne leur donne pas des armes. Un autre lui répond qu’on ne donne pas des armes à ceux qu’on veut dévaliser ensuite. La porte d’entrée monumentale s’ouvre. Quelques hommes s’engouffrent à l’intérieur. On entend au loin les premiers bombardements tomber sur Nalut.

Départ pour l’hôpital en 4×4. A peine partis nous stoppons immédiatement. Un grad vient de tomber à deux cent mètres environ. On descend du véhicule pour rejoindre une terrasse attenante au média center d’où nous pouvons observer le panache de fumée et de poussière s’échapper d’un pâté de maison en béton nu. On presse le pas ou plutôt l’allure pour rejoindre la seule zone prétendument safe de Nalut. L’hôpital. Il se trouve à deux, trois kilomètres de là. Les bombardements continuent à un rythme régulier. L’hôpital de Nalut est un des plus grands de Libye après ceux de Tripoli et de Benghazi. Un hôpital construit dans les années 70 dans le cadre de la coopération entre la Libye de Kadhafi et l’union soviétique. D’ailleurs, tout dans les bâtiments rappelle cette architecture soviétique si particulière. Paradoxalement, la journée est calme pour le personnel hospitalier. Et bien que les bombardements continueront jusqu’à notre départ de Nalut, aucun blessé ne sera à déplorer. Il faut rappeler que si Nalut comptait presque 90000 habitants, il n’en resterait que trois mille aujourd’hui.

On peut-être surpris de découvrir là, dans cet hôpital, un personnel médical entièrement composé d’Egyptiens, de Coréens, d’Ukrainiens, de Bulgares, de Philippins, d’Indiens, de Pakistanais, de Soudanais et de Bengalis. Comme dans tous les établissements hospitaliers libyens, la majeure partie du personnel médical était composée d’étrangers. On peut se souvenir de l’affaire des infirmières bulgares et du médecin palestinien. Aujourd’hui, ils sont environ une quarantaine à être rester à Nalut. Cela fait pourtant trois mois qu’ils ne sont plus payés mais peu leur importe car l’exil serait pour eux une bien pire catastrophe. Avec l’assurance de devenir pendant un temps incertain des réfugiés en Tunisie. Ils sont donc restés aux côtés de ceux avec qui ils vivent là depuis plusieurs années. Le sens de leur présence est dans leur amitié indéfectible, sans faille avec les Libyens. On pourrait dire qu’ils sont là à défaut de ne pas avoir su partir. D’autres l’ont fait, eux pas, ils le pouvaient, ils ne le voulaient pas.

Les insurgés pourvoient aux besoins en produits alimentaires de l’hôpital. Les fournitures médicales sont acheminées depuis la Tunisie par les organisations d’entraide et de solidarité libyennes et tunisiennes mais aussi grâce à la présence de médecins de l’International Medical Corps. Trois d’entre eux sont d’ailleurs là pour faire immédiatement le relais avec leurs confrères restés à Dehiba. Ils communiquent par téléphone satellitaire pour permettre d’évacuer au plus vite, vers la frontière, les blessés les plus graves. L’un est palestinien, les deux autres sont tunisiens. Une partie du personnel vit en famille dans les chambres situées dans le sous-sol de l’hôpital. Les plus téméraires continuent, quand ils ne travaillent pas, à vivre dans leurs logements de fonction situés dans le périmètre de l’hôpital. Des bâtiments réputés pour être plus exposés aux bombardements. Difficile à dire.

Tandis que les grads tombent toujours sur la ville, un blessé par balle arrive aux urgences. Des combats ont eu lieu en contrebas de Nalut. Les insurgés ont aussi perdu un des leurs. Le blessé a reçu une balle de 7,62mm, une balle de kalashnikov dans l’aine. Il s’en sortira. Transféré aux soins intensifs, il rejoint inconscient dans la même chambre deux miliciens de Kadhafi eux-aussi blessés par balles et depuis prisonniers au lit. Un jeune insurgé à bout de nerf veille sur cette chambre explosive la kalashnikov à la main. Il viendra nous rejoindre pour griller une cigarette dans une immense salle où des médecins coréens tuent le temps dans une partie endiablée de ping-pong à quatre. On entend au loin toujours résonner les explosions. Dans un coin de la salle, à proximité d’une sortie, trois cercueils en bois vides sont empilés les uns sur les autres.

Au matin la plupart se retrouve dans les cuisines. Des Soudanais préparent le repas du midi tout en servant un délicieux café parfumé à la cardamone. Nous y retrouvons les médecins de l’International Medical Corps qui s’apprêtent à partir livrer du matériel médical pour Zenten. On se sépare chaleureusement. On s’échange adresses et téléphones. On prend une photo ou deux pour se souvenir de rencontres que l’on pourra de toutes les façons pas oublier. Nalut est une insurrection. L’insurrection est.

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2 commentaires pour Sur la frontière de l’ouest : Nalut. (suite).

  1. vagabond dit :

    Je n’avais pas eu le temps de lire, tout en ligne, et j’ai imprimé tous vos articles depuis le début que j’ai dévorré loin de l’ordi. Merci beaucoup pour ce magnifique boulot.
    J’espère que tout va à peu prêt bien pour vous, le silence est inquiétant.

  2. tcha dit :

    Un grand merci pour votre travail cependant on n’entend plus trop parler de la Libye …..

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