Faut il marcher sur Syrte ?

TRIPOLI

TRIPOLI

Depuis la prise de Tripoli deux des trois négociations entamées pour la reddition de Syrte, ont échoué. La troisième dépassera bientôt tout délai raisonnable, il est de plus en plus question d’un assaut sur Ben-Walid, qui se poursuivrait sur Syrte, permettrait d’accéder à Sabbah et de pousser toutes les forces kadhafistes hors du pays. Dans la plupart des katibas, les shebabs se préparent à ces derniers moments de guerre dans le désert, certains pour Syrte, d’autres pour Ben-walid. A Ben-Walid, il y a cinq grandes familles, deux ont accueilli les kadhafistes, trois leur ont fermé la porte. Si toutes les portes leur sont fermées, il pourra être question de libération de la ville. Pour Syrte, la situation sera de toute façon problématique. Ce n’est pas la première fois que les rebelles ont à faire à une zone qui leur est à priori hostile. On pourrait citer Benjawad dont les habitants ont fui, ou Zlitan, mais le seul exemple à la hauteur de la comparaison est Tripoli et la complexité de ses quartiers.

Tripoli est maintenant occupée par les combattants qui l’ont libérée (cf derniers articles). Une occupation qui au départ tombait sous le sens mais qui fut contestée suite à la formation de katibas propres à Tripoli. Son maintien est dû, d’une part aux désirs des combattants de Zintan et de Misrata d’y rester, et d’autre part aux demandes de Mahmoud Djibril numéro deux du CNT et de Abdel Hackim Belhadj gouverneur militaire de Tripoli auprès du CNT. Il est cependant apparu que des combattants de Zintan se seraient livrés aux pillages de maisons. Ce type de pillage est inacceptable pour la plupart des gens contrairement au pillage des grands magasins, banques, entrepôts, ou lieux de pouvoir kadhafistes pour les besoins de la guerre. Les nouvelles autorités de Tripoli ont donc demandé à tous les combattants du djebel Nefoussah de partir, ce qu’ils ont refusé. Il faut dire que leur présence n’est pas simple, ils ont leurs bases dans des quartiers qui contrairement à ceux des Tewar Tripoli et surtout ceux de Misrata, n’ont rien de défavorable à l’égard du précédent régime.

L’occupation des lieux de pouvoir par des groupes de combattants est une problématique récurrente dans des circonstances révolutionnaires. Que ce soit pour le prestige : le combat pour l’aéroport de Téhéran quand allait atterrir Khomeini, ou pour tourner ce pouvoir en ridicule : l’hôtel de ville lors de la république de Fiume. On peut alors se demander pour quelles raisons les combattants des autres villes tiennent tant à rester sur Tripoli, cette capitale qui leur est plutôt hostile.

Ici, la plupart des lieux de pouvoirs sont voués au saccage, au pillage, à la muséification (les casernes centrales de Kadhafi, Bab Al Aziziyah, les bâtiments administratifs, les tribunaux, les commissariats). Les places occupées par les groupes de combat sont d’avantages les casernes secondaires, les écoles, les maisons de dignitaires, les gymnases. Mais, si le nouveau pouvoir qui tente de se construire autour du CNT choisi ses centres pour des raisons essentiellement logistiques, la ville de Tripoli reste l’enjeu principal de son élaboration. On comprend donc mieux pourquoi les combattants des régions les plus engagées dans le combat tiennent à surveiller un processus qui ne manquera pas de les priver le plus vite possible des moyens de leur indépendance et de leur liberté. Tripoli est le nouveau théâtre de la guerre, une guerre qui devient de plus en plus civile, les check-points, les bureaux et les cartes de tel ou tel comité y remplacent l’artillerie.

Il y a certaines histoires que l’on ne raconte pas dans n’importe quelles circonstances. Je vais cependant vous en rapporter une qui est arrivée à un groupe de combattants marchant sur Tripoli. Cette histoire là, c’est pour que tout le monde puisse comprendre combien la réalité de l’avancée des combattants dans cette guerre est bien plus complexe que ce que montrent les médias de par leurs annonces répétées d’un prochain assaut sur tel ou tel territoire.

Ces jeunes shebab avançaient à une centaine de kilomètres de Tripoli sans rencontrer de résistance. C’est en traversant avec prudence une petite ville qu’un des gars décide de vérifier des baraques un peu plus loin. Quand il entre, un coup de feu se fait entendre, puis une rafale. Le gars sort de la maison et tombe mort, une balle dans la tête. La rafale il l’avait tirée par réflexe. Trois de ses camarades vont le sortir de là, touchés à leur tour par les balles, ils tombent l’un après l’autre sur le cadavre, deux morts. Le troisième touché à la jambe, joue le mort. Les autres gars font venir le minta et tirent sur la maison. En entrant, ils trouvent six soldats avec des armes dont trois sans munitions. Le shebab rentré en premier était un type très aimé de ses compagnons, un type bien. Fallait il malgré tout entrer dans la maison ? Si j’avais posé la question à ces combattants il y a plusieurs mois, ils auraient sans hésitation répondu que oui, les zones libérées doivent être nettoyées coûte que coûte. Mais aujourd’hui, la réponse serait sans doute négative. C’est maintenant une chose que beaucoup de combattants partagent, le regret de certaines actions.

De même que le quartier d’ Abu Salim demeure le refuge de nombreux soldats Kadhafistes sans qu’aucun groupes de combattants ne prétendent le contrôler, de même, personne ne tient ici à avoir un pouvoir sur des zones majoritairement partisanes de l’ancien régime. Le seul groupe qui doit impérieusement faire sien ces territoires et y imposer un pouvoir indiscutable est le CNT dans son projet de reconstruction de l’Etat libyen.

Cependant, il existe aussi tout un tas de désirs puissants qui font que des combattants rebelles continuent à se mouvoir dans le domaine militaire.

Un de ces désirs est tout simplement celui de se mettre au service d’un appareil puissant, d’être à proprement parler un soldat qui obéit à des ordres. C’est une des choses qui a rendu les combattants très efficaces à Misrata et dans le djebel Nefoussah, que d’être capable de se mettre au service d’autres groupes de combattants qui maîtrisent mieux le territoire de la guerre ou certaines pratiques de celle-ci. Cette vieille habitude d’aller à tel endroit si on a besoin de nous ou de se rendre disponible pour telle ou telle chose pourrait bien faire échapper la révolution des mains de la plupart des shebab.

Les autres désirs qui ne peuvent dans l’état actuel des choses s’épanouir que dans une situation de guerre telle que tout le monde la connait, sont ceux qui sont liés à la nouvelle vie qui s’est inventée dans les katibas. A Misrata par exemple, depuis plus de six mois que dure le conflit, il n’est plus question d’argent pour les combattants. Ce sont des centaines et même des milliers de personnes qui font du pain, préparent les repas, les pâtisseries, réparent les voitures, les armes, font des trajets d’un point à un autre sans jamais espérer le moindre salaire. De l’argent oui, il en circule, et même beaucoup, mais il est utilisé pour acheter les matières premières, les choses qui viennent d’ailleurs, souvent moins convoitées que les munitions.

La plupart de ceux qui combattent ont leur maison à quelques kilomètres au plus de leurs katibas, souvent dans le même quartier, mais ils vivent et dorment avec leurs copains dans la katiba. Il y a parfois des disputes, et des gars changent de katiba, mais dans un groupe de gens qui ont partagés tout ce temps ensemble, c’est remarquablement rare.

Misrata, toute bonne katiba a son baby foot

Misrata, toute bonne katiba a son baby foot

Alors on continue à réparer, fabriquer, entretenir des installations, des armes, des voitures, parce que c’est continuer la guerre et sa vie commune.

Avant la prise de Tripoli, la guerre était devenue facile pour ces combattants qui n’ont que trop fréquenté les balles et les explosions, elle était surtout devenue claire.

Demain, dimanche, ou un autre jour, les shebab pourront peut-être marcher sur Ben-Walid ou sur Syrte, et ce sera peut-être encore facile pour eux, mais tout le monde sait ici que ça n’est déjà plus clair et cela nous angoisse tous.

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