Exorcisme !

Il y a plusieurs manières de parler de Kadhafi. On peut parler des massacres, des tortures, des éxcécutions et enlèvements d’opposants, des exils et des trahisons. On peut aussi tourner en dérision ses nombreux discours et déclarations absurdes et le folklore qui les accompagne dont les libyens se gargarisent depuis le 17 février, dans de nombreuses caricatures. Ou encore s’étendre sur son idéologie islamo-communiste que le livre vert résume de manière grotesque. Mais il restera toujours une intrigue, quelque chose qui nous manque pour comprendre une logique entre les 42 ans du régime et le soulèvement du 17 février. Ce qui intrigue c’est ce qui lie la dure réalité d’un régime paranoïaque et l’imaginaire sur lequel elle repose.

Kadhafi a produit une constellation de gestes ritualisés tout aussi enfantins que cruels, d’iconographies, “d’ambiances”, de mythes et de légendes à travers laquelle il a su embarquer un peuple dans un envoûtement collectif à dessein d’écrasement de toute opposition effective à son gouvernement. Il a su donner à cette constellation une certaine esthétique participant à la construction d’un imaginaire particulier autour de sa personne, de sa famille, de son pays. C’est par là qu’il charme où qu’il sait se faire craindre, ainsi l’histoire du pays devient un véritable conte où être kadhafiste, pour les tenants du pouvoir, c’est être passionné. Une passion que l’on subit, attiré par une intensité où faire une manifestion pro-kadhafiste, c’est un peu comme sortir dans la rue faire la fête après un match de foot. D’ailleurs un type nous racontait qu’au début du conflit à Misrata, il se trouvait dans une manifestation kadhafiste avec ses copains, parce que c’était pour eux une manière de faire la fête, quand le cortège des opposants est passé, il les a rejoint et s’est ensuite battu comme un tewar jusqu’au bout.

Le choix de la couleur du drapeau libyen par Kadhafi est à ce titre éloquent. Il aurait fait un rêve dans lequel son grand-père arrivait entièrement drapé de vert. Comme l’application d’un décret de réglement intérieur, le lendemain, c’est la Libye entière qui doit porter cette couleur, jusqu’aux rideaux de chaque petit commerce. Et si l’on ne s’éxcécute pas, c’est la menace de voir débarquer ses milices. Le guide suprême choisit le blason de son royaume par l’annonce prophétique que son rêve lui dicte et qu’il dictera ensuite à tous. Se posant sur le même plan que le prophète Mahommet, Kadhafi en tant que guide diffuse son idéologie dans un livre à la couleur de l’Islam, tel un nouveau Coran.

Les libyens font sans cesse référence à la sorcellerie pour parler des années Kadhafi. Un misrati me disait : « à Sabaha, il y avait un orphelinat où l’on produisait de futurs kadhafistes. On ensorcelait leur nourriture et leur eau. Quand les enfants grandissaient, on les mettait en service dans l’armée. On a découvert dans les uniformes de certains militaires des formules de magie noire ». Ou encore « à Abu Salim, des prisonniers buvant l’eau d’un même réservoir se mettaient a suivre Kadhafi aveuglèment».

La sorcellerie est un moyen de contrôle, comme si les murs, les tortures, l’arbitraire de la prison n’étaient pas suffisants. C’est un envoûtement éprouvé par chacun au travers de manifestations quotidiennes. Par exemple, un ami nous disait : « C’est Kadhafi qui parlait au travers de la bouche des libyens » pour expliquer la forte médisance à l’égard des tunisiens avant la guerre. La terreur qu’il pouvait susciter passe aussi par une impression d’omniscience du guide. Un gosse dit, un jour en voyant la photo de Kadhafi, « papa ». Le lendemain tout un aéropage se présente chez ses parents pour arroser la famille de flouz, alors que personne a priori n’avait révélé l’anecdote. Quoi de plus terrorisant et neutralisant que la possibilité qu’à tout moment des agents du pouvoir débarquent chez vous parce que vos faits et gestes n’ont rien de secret, car Kadhafi voit tout. Les pratiques du pouvoir deviennent surhumaines, la guerre quitte le terrain de la conscience politique, elle se passe sur le terrain de la sorcellerie.

Au Libéria, on donnait du crack aux enfants soldats pour qu’ils soient « des lions ». On répandait la rumeur dans les deux camps que la substance en question était « maraboutée », ensorcelée pour rendre les petits soldats insensibles aux balles. Ils sont devenus les terreurs des soldats réguliers parce qu’effectivement ils étaient les premiers à monter au combat sans avoir peur de mourir, galvanisés par l’effet de la drogue et du sort. Ici, de pareilles choses sont répetées : « j’ai vidé toute une raffale sur un soldat et il n’est pas mort ». Même le terrain militaire est contaminé par la sorcellerie. Alors quand tu vas combattre, tu dois avoir fait tes ablutions et avoir prié pour éviter ce genre de choses. De la même façon, le titre de « Roi des rois traditionnels d’Afrique » peut-être interprété comme un moyen de s’allier avec certains pays de l’Afrique subsaharienne, alors que les libyens choisiront d’y voir le moment où Kadhafi est à l’apogée de son pouvoir d’ensorcellement.

L’envoûtement ne s’est sans doute pas déployé aussi globalement sans qu’un terrain propice ne permette son efficacité. Il y a un plaisir évident à rapporter les sorcières anecdotes du guide. Sa force c’est d’avoir saisi que tout ce jeu autour de la sorcellerie, de l’Afrique noire, toutes ces mises en scènes spectaculaires trouveraient écho dans une certaine fascination que les libyens ont pour ce type de show. Dresser son campement au milieu de la pelouse de l’Elysée et y recevoir les chefs des états les plus en vue, est une des incarnations de cet imaginaire, et ce n’est pas qu’un penchant pour le folklore. Se plaçant toujours face à l’ouverture de la tente, tous les chefs d’états qu’il recevait devait se baisser pour y entrer, les obligeant ainsi à lui faire la révérence. Qui n’affectionne pas ce genre d’arrogance ?

Les libyens ont activement contribué à donner corps à cet exotisme en se faisant le passeur de telle ou telle anecdote. Quoi de plus envoûtant pour une population arabe vivant un mode de vie très musulman que cet érotisme africain d’un homme qui confie la sécurité de son corps à une armée d’amazones et fournit ses troupes noires en viagra. Face à cette puissance du sorcier, la force militaire de l’Otan, elle, est impuissante. Pour la combattre, il aura fallu se forger de nouvelles armes comme les chants ininterrompus des minarets résonnants dans toute la ville pendant les attaques sur Misrata ou Bengazi.

« Depuis que Kadhafi est parti de la Libye, il pleut à Misrata. Ca fait plus de vingt ans que je vis a Misrata et je n’ai jamais vu autant de pluie. Kadhafi nous a envoûté, il avait des contacts avec des sorcières dans toute l’Afrique. Il nous ensorcelait pour qu’on agisse comme bon lui semble, qu’on ait aucune prise sur nos vies. Sa magie nous endormait, nous fatiguait, nous étions comme morts. Nos “Allah Akbar” ont éloigné le mauvais sort, nous ont donné la force pour faire cette guerre ensemble, pour être libres. »

Autant la force du dispositif de Kadafhi est d’avoir endormi les libyens, devenus incapables d’éprouver autre chose que son monde, autant le « Allah Akbar » devient ici une force collective de désenvoûtement. Il conjure le mauvais sort, devient l’expression d’un univers commun. L’envoûtement n’a pas été le simple produit d’une superstition ou d’une illusion qu’il aurait suffit de révéler aux libyens pour qu’ils s’en défassent. Il a été essentiellement pratique. C’est pourquoi, la victoire des rebelles tient aussi aux usages qu’ils ont su réinventé pendant cette guerre aux endroits même où ils en étaient dépossédés. La matière est devenue vivante. La prière n’est plus un simple tour du tsabih, elle devient un un acte de foi, non séparée de son usage, elle se remplit de sens, elle s’épaissit. Les corps ne sont plus les sujets d’un roi. C’est là que certains des rebelles que nous avons croisés font figures de magiciens.

 S’acharner à défaire toute la sorcellerie kadhafiste, l’attaquer dans toutes ses dimensions, de l’image à même le corps du sorcier, n’était ni plus ni moins ouvrir la voie d’autres possibilités. Mais l’ensorcellement n’est pas vaincu s’il laisse place à une idée occidentale de la liberté. La fin de la guerre est proche si on en a compris un duel entre la tyrannie et la liberté. Or, opposer à la folie de Kadhafi, la liberté et ses dispositifs à l’occidentale résonne comme un mauvais tour de passe passe. Pas sûr que nous ne soyons pas nous-mêmes une autre espèce d’ensorcellés. Aujourd’hui, en Libye, ce qui nous intéresse est donc ce rapport de force entre l’idée de liberté comme détachement de toute détermination (d’où nous venons, notre histoire, etc.) et toutes les manières, elles-mêmes en guerre, d’habiter ces déterminations. C’est pourquoi, pour le moment, la voie du désenvoûtement n’augure pas seulement d’une funèbre victoire de la logique politique.

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8 commentaires pour Exorcisme !

  1. Whithak dit :

    Point de vue interessant, superbe article!

  2. gwyneth bison dit :

    merci, très bon, tout ce site est bon de toute façon.

  3. ah < tıens donc, je ne suis plus censure : on progresse.

    • Se trouver dit :

      Pour info : Nous vous avons envoyé un mail il y a déjà un mois pour vous expliquer à quel point nous ne comprenions pas l’intérêt de vos commentaires.

  4. pour info : je n ai rien recu>

  5. et si mes commentaires sont sans interet, pourquoi en choisir certains pour les publier ?

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