Troubles et révoltes en Tunisie (novembre et décembre 2011)

« Exaspération » : ce mot résume l’état d’esprit de tous les Tunisiens, pour des raisons multiples. Chômeurs, travailleurs, électeurs, partis de tous bords, en ont assez d’attendre une réalité qui ne répond pas à leur désir. Car à la voie parlementaire, il n’y a que des murs qui répondent, et ces murs sont brûlants de questions et d’urgence.

-« Mdhilla est déserte et ressemble à une ville traversée par un cataclysme après ce qu’elle a vécu mercredi dernier, et ce, à la suite de la colère suscitée par la proclamation des résultats partiels des recrutements à la Compagnie des Phosphates de Gafsa (CPG). Le bilan des dommages est lourd : la filiale de la direction générale de la CPG, le bureau de police, celui de la garde nationale, deux trains et plusieurs véhicules, entre autres, ont été incendiés. La poste et la municipalité (mairie) ont fait l’objet d’actes de pillage. » (La Presse, 28 novembre 2011)

-Aux environs de Kairouan, les bus scolaires « ont fait l’objet d’actes de vandalisme commis par des élèves et certains marginaux qui, au moindre retard, au moindre arrêt suite à une malencontreuse panne, réagissent sauvagement pour « déraciner » les chaises et briser les vitres. » (La presse, 6 décembre 2011)

-A Kasserine, « protestant contre la liste incomplète des « martyrs » présentée mardi à la Constituante, les manifestants ont essayé d’incendier la prison civile de Kasserine, de dévaliser une agence bancaire, et se sont livrés à la destruction et au pillage des locaux commerciaux. Ils ont également brûlé des pneus et tenté de piller la section régionale de l’Union Tunisienne de Solidarité Sociale. »    (Le Temps, 25 novembre)

Ces exemples récents, choisis parmi beaucoup d’autres, illustrent l’extrême réactivité des gens en Tunisie. En arrivant là-bas, on est un peu déçu par l’apparent retour à la normale (les marchés, le football, les propos inclinant à la patience). Cette impression vient aussi du fait que le tissu social n’a pas été brisé. La vie continue avec sa multitude de petits commerces qui nourrissent pas mal de gens et sans doute tous les chômeurs ; un tissu fait de familles étendues, de commerces, de solidarités diverses. Mais à la moindre blessure, ça flambe. La société est à l’état de braise et les pouvoirs publics le savent qui n’osent pas réprimer brutalement les troubles. Dans le sud du pays, il suffit d’arriver à quelques-uns devant un poste de police pour que les flics détalent, comme à Moularès le 23 novembre. Et l’état d’urgence prorogé, le couvre-feu dans la région de Gafsa n’y changent rien, car personne ne les respecte malgré un blindé qui patrouille, soldat posté derrière sa mitrailleuse, comme à Métlaoui depuis le 23 novembre.

Des mouvements éclatent qui peuvent être brefs et spontanés : blocage d’une rue, d’une ville, voire mise à feu en plein jour des véhicules municipaux par un intérimaire des chantiers, comme à Medenine. Ils peuvent être très longs : la zone d’extraction du phosphate autour de Gafsa est entièrement paralysée par les chômeurs dans les quatre sites : à Redeyef depuis le 10 juillet ; à Métlaoui depuis la mi-novembre ; à Moularès et à Mdhilla du fait de la destruction des locaux de la CPG les 22 et 23 novembre. Les occupants des lieux (les postes de travail à Redeyef, les voies de chemin de fer à Métlaoui) sont très peu. Ils occupent et semblent ne rien faire d’autre qu’attendre, et donnent l’impression d’une grande faiblesse. Leur force n’est pas visible : elle est celle du désespoir. Elle est aussi et surtout dans la réaction ravageuse de dizaines de milliers de leurs semblables, si on touche à un seul de leur cheveux.

Entre les lieux occupés, il y a très peu de liens, de contacts. Aucune instance ne s’en charge et surtout pas le syndicat qui préfère communiquer sur « l’intérêt national ». Chaque ville semble craindre la réussite des autres à ses dépens, et la question des tribus reste d’une grande importance (comme à Métlaoui, où les Bou Yahia et les Jéridiens se sont entretués début juin suite à un autre concours de recrutement). Dans chaque lieu occupé, on sent une détermination très forte mais pas de dynamique d’ensemble (par exemple, il n’y a pas de caisse de grève, chacun se débrouille avec ce qu’il a). Un telle fracture abandonne une prise importante aux futurs pouvoirs, s’il est en mesure d’en profiter.

Car pour l’instant on peut dire qu’il n’y a pas de pouvoir. Les débats font rage dans les couloirs de la Constituante, réunie depuis le 22 novembre pour savoir qui occupera tel ou tel fauteuil et paralysera le plus possible ses concurrents. Une brêche est donc ouverte où s’engouffre principalement les non-titulaires et les chômeurs. A Gafsa, ils se rassemblent chaque jour depuis des mois devant le gouvernorat, à quelques pas des locaux de la Garde Nationale, sans encourir la moindre réaction. Le 29 novembre, j’ai vu un barrage enflammé obstruant toute la route (six voies) à moins de 50 mètres d’un poste de police, sans tension palpable. Une petite fille de 3 ou 4 ans aidait ses frères (8 à 10 ans) à renforcer un barrage adjacent dans une atmosphère de tranquillité surprenante, car la Tunisie est sous le régime de l’état d’urgence qui vient d’être prorogé. Les paroles sont fortes : « Avant il y avait un dictateur, maintenant il y a mille Ben Ali » qui nous jettent « de la poussière dans les yeux » et « donnent des comprimés pour calmer sous forme de promesses ». Aujourd’hui « on bloque la route… demain on casse tout. » On est « en train de faire la deuxième révolution ». Mais ils ne sont que deux ou trois cent devant le gouvernorat. Pour demander du travail et des équipements. Du travail dans les phosphates. Or, dans cette région, la pollution est partout : l’eau, les arbres, les gens, tout est empoisonné ; tout le monde le sait. Et que demandent les chômeurs de Métlaoui en matière d’équipement : « l’agrandissement de l’hôpital » et sa modernisation.

Les élections ont eu lieu le 23 octobre. L’assemblée élue pour écrire la Constitution s’est réunie le 22 novembre. Depuis début décembre, des « protestataires » occupent jour et nuit le terrain : une rangée de tentes sur 50 mètres coincées entre les grilles du Parlement et des barrières.  Les flics sont présents tout le long des barrières et deux blindés, derrière les grilles, attendent.1 Impression d’un immense bavardage malgré la présence d’une tente tenue par des chômeurs de Gafsa, d’une autre occupée par des blessés de Thala. Certains parlent d’ « écrire la Constitution du dehors » (on dirait du Besancenot), d’autres s’empoignent sur la question des femmes, toujours sur le terrain de la Constitution. Les luttes de Gafsa ou de Gabès menées au même moment n’intéressent visiblement pas grand monde et ne fondent aucune présence ici. D’ailleurs les bourguibistes, vaincus aux élections, ceux-là même qui rugissent contre la moindre grève et qui espèrent profiter des impasses actuelles pour reprendre le pouvoir à terme, appellent les jeunes à venir participer à ce campement qu’on appelle « Le Bardo I », histoire d’entraver la politique des islamistes majoritaires. Il y a là comme une captation de forces venues de toute la Tunisie pour les épuiser, dans la perspective de virer les derniers opposants par la force et sans bruit, en proclamant très fort qu’il faut sauver le pays des salafistes. Les journaux bourguibistes (les trois quotidiens tunisiens en langue française) préparent le terrain par de gros titres montant en épingle le moindre incident à l’université, où manifeste une poignée de salafistes.

Ces incidents sont relayés dans la presse française : c’est sa façon de soutenir que le mode de vie occidental est la norme de tous les comportements. Dans Le Monde : Fourest, Mandraud et Plantu rivalisent de crapuleries sur ce registre.

Ce temps n’est pas celui du renoncement : l’agitation ne cesse pas, les occupations (appelées sit-in) se multiplient partout et le nouveau pouvoir, élu pour un an semble ne pas avoir la force de son côté. Il n’est pas sûr que la police lui obéisse. Tout est donc ouvert pour l’année qui vient.

1- Depuis le 17 décembre, les partis politiques et associations ont décidé d’interrompre le mouvement. Seuls des jeunes du bassin minier décident de poursuivre l’occupation.

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