Troubles et révoltes en Tunisie (novembre et décembre 2011)

« Exaspération » : ce mot résume l’état d’esprit de tous les Tunisiens, pour des raisons multiples. Chômeurs, travailleurs, électeurs, partis de tous bords, en ont assez d’attendre une réalité qui ne répond pas à leur désir. Car à la voie parlementaire, il n’y a que des murs qui répondent, et ces murs sont brûlants de questions et d’urgence.

-« Mdhilla est déserte et ressemble à une ville traversée par un cataclysme après ce qu’elle a vécu mercredi dernier, et ce, à la suite de la colère suscitée par la proclamation des résultats partiels des recrutements à la Compagnie des Phosphates de Gafsa (CPG). Le bilan des dommages est lourd : la filiale de la direction générale de la CPG, le bureau de police, celui de la garde nationale, deux trains et plusieurs véhicules, entre autres, ont été incendiés. La poste et la municipalité (mairie) ont fait l’objet d’actes de pillage. » (La Presse, 28 novembre 2011)

-Aux environs de Kairouan, les bus scolaires « ont fait l’objet d’actes de vandalisme commis par des élèves et certains marginaux qui, au moindre retard, au moindre arrêt suite à une malencontreuse panne, réagissent sauvagement pour « déraciner » les chaises et briser les vitres. » (La presse, 6 décembre 2011)

-A Kasserine, « protestant contre la liste incomplète des « martyrs » présentée mardi à la Constituante, les manifestants ont essayé d’incendier la prison civile de Kasserine, de dévaliser une agence bancaire, et se sont livrés à la destruction et au pillage des locaux commerciaux. Ils ont également brûlé des pneus et tenté de piller la section régionale de l’Union Tunisienne de Solidarité Sociale. »    (Le Temps, 25 novembre)

Ces exemples récents, choisis parmi beaucoup d’autres, illustrent l’extrême réactivité des gens en Tunisie. En arrivant là-bas, on est un peu déçu par l’apparent retour à la normale (les marchés, le football, les propos inclinant à la patience). Cette impression vient aussi du fait que le tissu social n’a pas été brisé. La vie continue avec sa multitude de petits commerces qui nourrissent pas mal de gens et sans doute tous les chômeurs ; un tissu fait de familles étendues, de commerces, de solidarités diverses. Mais à la moindre blessure, ça flambe. La société est à l’état de braise et les pouvoirs publics le savent qui n’osent pas réprimer brutalement les troubles. Dans le sud du pays, il suffit d’arriver à quelques-uns devant un poste de police pour que les flics détalent, comme à Moularès le 23 novembre. Et l’état d’urgence prorogé, le couvre-feu dans la région de Gafsa n’y changent rien, car personne ne les respecte malgré un blindé qui patrouille, soldat posté derrière sa mitrailleuse, comme à Métlaoui depuis le 23 novembre.

Des mouvements éclatent qui peuvent être brefs et spontanés : blocage d’une rue, d’une ville, voire mise à feu en plein jour des véhicules municipaux par un intérimaire des chantiers, comme à Medenine. Ils peuvent être très longs : la zone d’extraction du phosphate autour de Gafsa est entièrement paralysée par les chômeurs dans les quatre sites : à Redeyef depuis le 10 juillet ; à Métlaoui depuis la mi-novembre ; à Moularès et à Mdhilla du fait de la destruction des locaux de la CPG les 22 et 23 novembre. Les occupants des lieux (les postes de travail à Redeyef, les voies de chemin de fer à Métlaoui) sont très peu. Ils occupent et semblent ne rien faire d’autre qu’attendre, et donnent l’impression d’une grande faiblesse. Leur force n’est pas visible : elle est celle du désespoir. Elle est aussi et surtout dans la réaction ravageuse de dizaines de milliers de leurs semblables, si on touche à un seul de leur cheveux.

Entre les lieux occupés, il y a très peu de liens, de contacts. Aucune instance ne s’en charge et surtout pas le syndicat qui préfère communiquer sur « l’intérêt national ». Chaque ville semble craindre la réussite des autres à ses dépens, et la question des tribus reste d’une grande importance (comme à Métlaoui, où les Bou Yahia et les Jéridiens se sont entretués début juin suite à un autre concours de recrutement). Dans chaque lieu occupé, on sent une détermination très forte mais pas de dynamique d’ensemble (par exemple, il n’y a pas de caisse de grève, chacun se débrouille avec ce qu’il a). Un telle fracture abandonne une prise importante aux futurs pouvoirs, s’il est en mesure d’en profiter.

Car pour l’instant on peut dire qu’il n’y a pas de pouvoir. Les débats font rage dans les couloirs de la Constituante, réunie depuis le 22 novembre pour savoir qui occupera tel ou tel fauteuil et paralysera le plus possible ses concurrents. Une brêche est donc ouverte où s’engouffre principalement les non-titulaires et les chômeurs. A Gafsa, ils se rassemblent chaque jour depuis des mois devant le gouvernorat, à quelques pas des locaux de la Garde Nationale, sans encourir la moindre réaction. Le 29 novembre, j’ai vu un barrage enflammé obstruant toute la route (six voies) à moins de 50 mètres d’un poste de police, sans tension palpable. Une petite fille de 3 ou 4 ans aidait ses frères (8 à 10 ans) à renforcer un barrage adjacent dans une atmosphère de tranquillité surprenante, car la Tunisie est sous le régime de l’état d’urgence qui vient d’être prorogé. Les paroles sont fortes : « Avant il y avait un dictateur, maintenant il y a mille Ben Ali » qui nous jettent « de la poussière dans les yeux » et « donnent des comprimés pour calmer sous forme de promesses ». Aujourd’hui « on bloque la route… demain on casse tout. » On est « en train de faire la deuxième révolution ». Mais ils ne sont que deux ou trois cent devant le gouvernorat. Pour demander du travail et des équipements. Du travail dans les phosphates. Or, dans cette région, la pollution est partout : l’eau, les arbres, les gens, tout est empoisonné ; tout le monde le sait. Et que demandent les chômeurs de Métlaoui en matière d’équipement : « l’agrandissement de l’hôpital » et sa modernisation.

Les élections ont eu lieu le 23 octobre. L’assemblée élue pour écrire la Constitution s’est réunie le 22 novembre. Depuis début décembre, des « protestataires » occupent jour et nuit le terrain : une rangée de tentes sur 50 mètres coincées entre les grilles du Parlement et des barrières.  Les flics sont présents tout le long des barrières et deux blindés, derrière les grilles, attendent.1 Impression d’un immense bavardage malgré la présence d’une tente tenue par des chômeurs de Gafsa, d’une autre occupée par des blessés de Thala. Certains parlent d’ « écrire la Constitution du dehors » (on dirait du Besancenot), d’autres s’empoignent sur la question des femmes, toujours sur le terrain de la Constitution. Les luttes de Gafsa ou de Gabès menées au même moment n’intéressent visiblement pas grand monde et ne fondent aucune présence ici. D’ailleurs les bourguibistes, vaincus aux élections, ceux-là même qui rugissent contre la moindre grève et qui espèrent profiter des impasses actuelles pour reprendre le pouvoir à terme, appellent les jeunes à venir participer à ce campement qu’on appelle « Le Bardo I », histoire d’entraver la politique des islamistes majoritaires. Il y a là comme une captation de forces venues de toute la Tunisie pour les épuiser, dans la perspective de virer les derniers opposants par la force et sans bruit, en proclamant très fort qu’il faut sauver le pays des salafistes. Les journaux bourguibistes (les trois quotidiens tunisiens en langue française) préparent le terrain par de gros titres montant en épingle le moindre incident à l’université, où manifeste une poignée de salafistes.

Ces incidents sont relayés dans la presse française : c’est sa façon de soutenir que le mode de vie occidental est la norme de tous les comportements. Dans Le Monde : Fourest, Mandraud et Plantu rivalisent de crapuleries sur ce registre.

Ce temps n’est pas celui du renoncement : l’agitation ne cesse pas, les occupations (appelées sit-in) se multiplient partout et le nouveau pouvoir, élu pour un an semble ne pas avoir la force de son côté. Il n’est pas sûr que la police lui obéisse. Tout est donc ouvert pour l’année qui vient.

1- Depuis le 17 décembre, les partis politiques et associations ont décidé d’interrompre le mouvement. Seuls des jeunes du bassin minier décident de poursuivre l’occupation.

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« Misrata c’est la ville qui tient tête, Zintan c’est la ville qui libère.»

« La dernière cartouche pour la conquête

de la Libye a été tirée à Zintan »

Graziani, général italien

Si la révolution qui a eu lieu dans l’est de la Libye a bénéficié d’un large relais, on a peu parlé de celle de l’ouest, à tel point que la guerre du Djebel Nefussa reste mal connue. Etonnant quand ont sait que les tewars de Zintan ont une présence aussi importante que celle des tewars de Misrata à Tripoli, et que ce sont eux qui ont libéré la plupart des villes à l’ouest de la capitale.

Ce n’est pas comme si Zintan en était à sa première guerre. Entre 1911 et 1930 la ville résiste aux assauts répétés des colons italiens. Les zintaniens réussissent à maintenir les troupes italiennes pendant plus d’une dizaine d’années à l’extérieur du royaume de Zintan. Ils commencent à se battre contre les italiens avec de vieux fusils à poudre donnés par certains soldats de l’empire ottoman qui soutiennent l’insurrection. A l’aide de sabres et de ces fusils, ils tendent leurs premières embuscades, volent des armes aux militaires qui arpentent la région. Ils les entreposent dans la montagne, bloquent des routes et détournent des convois de marchandises. Leurs attaques sont toujours très efficaces grâce à leur connaissance précise de la montagne. Pendant ces années-là s’organise la lutte autour de Zintan. La guerre dépassera largement les frontières libyennes quand tunisiens et algériens viendront combattre l’occupant aux côtés des zintaniens.

A l’époque, les européens tentent d’isoler ce vaste mouvement de lutte pour l’indépendance en désignant les « moudjahiddin » sous le nom de « fellaghas », littéralement bandits, « briseurs de têtes ». L’invention de concept comme celui de barbares, plus largement la création d’un ennemi à l’intérieur d’un état, sont des opérations de pouvoir dont a aussi usé Kadhafi avec les zintaniens en créant l’ennemi islamiste, « le khouene », en designant ainsi les habitants du djebel. Un autre exemple des plus frappants est la recodification des liens entre les berbères et les arabes au Djebel. La colonisation kadhafienne de la tribu prend essence dans un certain rapport au territoire. On redessine les règles de la tribu et de ce qu’elle suppose. Du roi Driss dans « le Kingdom of Libya » à la « république arabe » de Kadhafi, un léger déplacement stratégique s’est opéré. Pour une division du territoire plus utile, pour de la tribu plus maniable, manipulable. Décider de donner du travail à une tribu plus qu’à une autre est une façon de les monter les unes contre les autres, de créer les raisons matérielles du conflit. Interdire aux amazigh de parler leur langue est aussi une manière de réorganiser leur monde en les obligeant à parler la langue de l’ « ennemi ». Ce n’est pas tant que l’on détruit la tribu mais qu’on lui ôte toute indépendance, toute positivité. La tribu n’est plus un rapport au monde, elle devient un instrument de la politique de Kadhafi. La guerre dans le Djebel a permis le dépassement d’une certaine rivalité tribale, le réinvestissement de la tribu.

On se souvient que la prise de la frontière de Dehiba a été coordonnée par les tewars de Nalut, ville amazigh et de Zintan, ville arabe. La révolution dans le Djebel restitue de la communauté là où il y en a besoin.

15 février 2011 : Des émissaires de Kadhafi arrivent à Zintan et réclament mille hommes pour participer à l’effort de guerre contre Benghazi. Les zintaniens refusent: «  Nous ne combattrons pas Benghazi car ce sont nos frères. Faites ce que vous voulez, nous nous battrons ! » Le soir même, l’eau et l’électricité sont coupées.

16 février : Manifestation en protestation aux coupures pendant laquelle est également exigée la chute du régime (premier endroit où la protestation s’y attaque directement). Dans la rue principale, le commissariat, le « bureau de la révolution, l’enjen toria» et une caserne de la police sont brûlés.

Anciens bureaux del’enjen toria sur le freedom square.

Les policiers venant d’autres villes prennent la fuite, ceux de Zintan se mettent en retrait, décidant de ne pas s’opposer à ce début d’insurrection.

Les habitants de Zintan occupent alors la place pendant trois jours, y dressant des tentes. Des ateliers de fabrication de pancartes et autres y voient le jour : « Kadhafi dégage », « Mort au tyran », « Mort au régime Kadhafi », etc. Les jeunes repeignent dès ce moment les façades des bâtiments brûlés avec des caricatures de « Bou Chafchoufa ». Les habitants de Zintan s’organisent pour ramener eau, nourriture et couvertures sur la place désormais baptisée « freedom square ».

Caricature de Kadhafi.

Nuit du 18 au 19 : Des forces spéciales de Rihanna s’introduisent clandestinement dans la ville. Elles se rendent sur le freedom square et y enlèvent douze personnes considérées par les loyalistes comme les leaders du mouvement. Les habitants seront alertés par des voitures qui quittent la ville en trombe. Elles seront relâchées deux semaines plus tard, sur elles des traces de torture.

19 février : Six véhicules de kadhafistes arrivent aux portes de Zintan. Les habitants sortent avec les moyens du bord : couteaux, vieux fusils de l’époque de la colonisation italienne et cocktails Molotov seront leurs armes. Trois véhicules fuient ; deux, ne pénètrent pas dans la ville ; le dernier est brûlé par les tewars. Ils ne font pas de prisonniers.

Les zintaniens sont déterminés à s’organiser pour tenir la ville. Il faut des armes.

21 et 22 février : Pillage de la base de Gueyrieth située à trois cent kilomètres de Zintan. Trois zitaniens y travaillent comme gardiens, passent des coups de fil à leurs collègues : « on arrive, on vient récupérer des armes. On sait que vous aussi vous n’en voulez plus de Kadhafi, alors aidez-nous ! ». La réappropriation durera une journée entière, le temps de parcourir les trois kilomètres carrés du complexe. Les forces kadhafistes reçoivent l’ordre de bombarder mais les pilotes se contentent de survoler la zone et de lâcher les bombes à coté. Il y aura trois morts, les nombreux véhicules utilisés pour ramener le matériel repartiront pleins d’armes légères et de munitions.

Du 19 au 23 février : Les forces kadhafistes se positionnent dans la région. Elles arrivent de Tripoli, passent par Rihana où se basent certaines katibas puis descendent sur Jguega, à 80 km au Sud de Zintan, où elles installent leur QG. Elles se positionnent ensuite à 30 kms au sud de Zintan. Le 23 février une colonne de 3000 à 5000 hommes fait route sur Kashaf, un parc à 3 ou 4 km à l’est de Zintan. Au cours du trajet, le long d’une route en contrebas de collines longeant le village, la colonne lourdement armée (20 tanks, batteries anti-aériennes) est attaquée par les tewars.

Route sur laquelle l’attaque contre les kadhafistes a été menée.

Position des tewars au-dessus de la route.

Les forces kadhafistes sont divisées en deux, une partie doit se replier sur Jguegua tandis que les autres soldats se hâtent vers Kashaf où ils prennent position.

Une des entrées du parc de Kashaf.

Pendant cet assaut, les zinteniens s’emparent de plusieurs armes et surtout deux batteries de missiles anti-aériens. Il y a 600 morts kadhafistes ce jour-là.

Dès le lendemain, le 24 février, les tewars prennent les devants en attaquant Kashaf avec les missiles anti-aériens, causant de gros dégâts chez les kadhafistes. C’est la première bataille de Kashaf.

 Il semble que les anciens militaires kadhafistes, qu’ils soient retraités ou déserteurs, ont eu un rôle très important à Zintan et sont très respectés des tewars. Comme ce cadre de l’armée kadhafiste qui, avant de déserter sa katiba, en sabote toutes les machines pour les rendre inutilisables. C’est lui qui apprendra ensuite aux tewars à se servir des tanks. Mohammed El Medeyni est un ancien militaire dont le nom revient très souvent chez les shebabs : « il était la voix des tewars de Zintan, c’était un ancien militaire et il est mort en mars a Mandek el Renehine à quelques kilomètres de Zintan. Rajel Mia ! Mia ! Tout passait par lui. Après sa mort, on a dû tous devenir des militaires, c’est à partir de ce moment qu’ont été fondées les premières katibas à Zintan ».

                  Mohammed El Medeyni sur le mur des martyr.

Oussama Jwali, lui, est connu pour avoir été un des premiers militaires a avoir quitté les forces kadhafistes et appelé à la désertion. Aujourd’hui, il siège au « military concil » de Zintan. Il a participé à d’autres grandes batailles comme celle de Zawia.

Dès lors, pour tous les zintaniens, il est évident que Kadhafi veut leur peau. Ils se barricadent en installant des barrages de sable sur toutes les routes qui sortent de la ville. A ce moment-là, Nalut ne s’est pas encore soulevée, la ville est donc isolée et n’est plus ravitaillée. Pour s’approvisionner en nourriture et en essence, les tewars tendent des embuscades sur la route entre Nalut et Tripoli, interceptant les camions. Parfois ils détournent les véhicules, les faisant passer par les petites routes de montagnes jusqu’à Zintan, pour payer la cargaison avant de renvoyer le camion, vide. « A cette époque, nous n’avons manqué de rien, jamais nous n’avons aussi bien mangé ici ». Ils attaquent régulièrement les checks-points kadhafistes, harcèlent leurs positions, récupèrent leurs munitions. « Comme les fellaghas » nous dira un ami.

Fin février, début mars : Nalut se soulève. La petite route sur la crête du Djebel entre Nalut et Zintan est réouverte : Zintan ne craint plus les attaques sur son flan ouest. Elle est par contre très vulnérable au sud et à l’est. C’est là que les tewars se positionnent pour surveiller les alentours. Maîtriser le terrain procure un avantage non négligeable aux tewars qui connaissent parfaitement la zone pour l’avoir parcourue des années durant avec les troupeaux : la montagne est leur.

          Bataille Kashav et bataille 19mars.

mars : Seconde bataille de Kashaf. Les troupes kadhafistes arrivent en force aux portes de la ville. Une délégation de quatre zintaniens va à leur rencontre après avoir vu un drapeau blanc flotté au dessus des tanks loyalistes. Le capitaine tente de négocier : « enlevez votre drapeau, mettez-le drapeau kadhafiste, laissez-nous entrer dans la ville, nous allons y faire la fête pour montrer que la ville soutien Kadhafi. »

Les zintaniens refusent et obtiennent un délai de deux heures. Ils attaquent avant, prenant les loyalistes par surprise. La bataille durera quatre jours, se jouera beaucoup à l’usure. « Nous nous relayons pour tirer même la nuit, empêchant les militaires de dormir. Comme leurs positions étaient dans un parc, au milieu d’arbres, on s’est approché la troisième nuit par le sud, pendant que les autres bombardaient au nord. Et là, on a balancé des cocktails molotovs. Les eucalyptus, je t’assure ça a pris très vite, c’était l’enfer ». Les tanks et les antiaériens mis à l’abri des arbres sont réduits à néant, les loyalistes prennent la fuite.

Pendant la bataille de nombreuses familles se cachent dans les damus, les maisons troglodytes de la région. Un jeune ami y a passé le temps de la bataille : « Tu vois, nous, c’est 6 enfants mais, mes cousins sont plus de 20, alors, tu vois, on étais tous là, dans la grotte avec le bruit des combats autour. Des fois, on sortait nos têtes pour essayer de voir les kadhafistes, mais les vieilles, elles, avaient peur, alors, on restait au fond. Pour calmer les petits, les vieilles racontaient comment leurs parents venaient cacher ici les armes qu’ils avaient prises aux italiens. Tout d’un coup, c’était beaucoup plus drôle d’être là ».

          



Entrée et Intérieur du damus.

Après cette bataille, les tewars coupent le pipeline de pétrole qui alimente la raffinerie de Zaouiha et qui passe tout à côté de Zintan. Tripoli en souffrira quelques semaines plus tard et fera venir son essence de Ben Guerdane, en Tunisie. « On ne voulait pas faire sauter le pipeline parce que ce pétrole, il est à nous, et on comptait bien le récupérer après avoir gagné. Par contre, couper la vanne, c’est facile, ils croyaient l’avoir planquée dans la montagne mais la montagne, elle est à nous, alors bien sûr on savait où elle était. Tu sais, c’est juste un truc à tourner et voilà, tout s’arrête ». Ils tentent également de couper les vannes des gazoducs qui vont vers l’Italie mais n’y parviennent pas.

 Une tranchée de cinquante kilomètres de long est creusée tout autour de Zintan à l’aide de pelleteuses. Par endroit elle fait trois mètres de haut. « En fait, nous n’étions pas si nombreux. Des fois, tu fais quelques chose et quand tu réalises l’ampleur, tu n’y crois même pas. Nous nous sommes organisés spontanément, on avait un bulldozer. Et tu vois ce qu’on a fait ?

                Tranchée creusée en bord de route à 10 km de Zintan.

Grâce à elles il est possible de se déplacer sans se faire tirer dessus, et les chars ne peuvent pas passer.Les tranchées sont creusées en contrebas des collines, préservant l’avantage des tewars. Ils voient à des kilomètres à la ronde et positionnent au mieux les tanks et batteries antiaériennes récupérés au cours des dernières batailles. A ce moment, le téléphone est coupé et les tewars n’ont pas encore de torayas (téléphones satellites). Des sentinelles sont postées dans la montagne tous les trois kilomètres, des centaines de kilomètres carrés sont ainsi surveillés. Aussi, pour rassembler le plus rapidement possible les tewars en cas d’attaque, les imams donnent leur accord et acceptent d’appeler au combat depuis les mosquées. Là encore, réminiscence de la période de la guerre coloniale…

 La réplique loyaliste est radicale : ils tuent tous les troupeaux des zintaniens. Des cadavres de bêtes (moutons, chèvres, dromadaires) gisent partout dans la région à tel point que pendant quelques jours le vent charrie une odeur insupportable. Les kadhafistes bombardent les points d’eau, coupent les lignes téléphoniques et internet, sectionnent les câbles électriques, brisent des routes.

Point de réserve d’eau bombardé.

Réserve d’eau bombardée.

Ils bombardent à trois reprises la ville de bombes sonores, des enfants resteront sourds. Tout est fait pour isoler la ville et l’affaiblir matériellement. « Casser les routes, c’était pour empêcher les familles de s’enfuir. Nous, on fait la guerre mais les femmes, les enfants, ils doivent partir quand ils veulent. Ils voulaient rentrer et en finir avec le peuple de Zintan ».

 Du 19 au 22 mars : La ville est encerclée. Les loyalistes tentent une incursion dans Zintan en trois points en même temps : le nord, l’est et le sud. Ils sont rapidement repoussés sur le front nord car le flan de montagne est trop escarpé pour être gravit rapidement. Les tewars avaient disposé en certains endroits des tanks et des voitures chargées de 14,5 (minta, cf. lexique) à des endroits qu’on n’a pas voulu nous montrer, mais « qui permettent de voir sans être vu, de tirer sans se faire tirer dessus ». Un ami nous explique qu’en certains endroits la configuration du canyon rend un écho très particulier, rendant difficilement détectable la provenance d’un tir. Les loyalistes y subissent de lourdes pertes.

Vue d’une des routes sur laquelle les kadhafistes ont tenté une incurion, flan nord.

A l’est, les loyalistes attaquent avec les habitants des villes voisines de Zintan, toutes pro-kadhafistes (Jadu, Qalah, Gwalih). Les positions des tewars sont bombardées avec une efficacité redoutable, ce qui laisse à penser que des kadhafistes les ont infiltré. Les tanks et antiaériens présents sur cette zone sont réduits à néant. Ils doivent donc se battre à l’arme légère. Ils subissent de lourdes pertes mais réussissent à maintenir l’ennemi à l’arrière des tranchées creusées auparavant. Dès qu’un tank s’approche trop, les tewars leur lancent des molotovs. Les carcasses, le long des buttes, datent de cette bataille.

Route menant au parc de Kashaf, flan est.

Les loyalistes sont repoussés lorsque les armes lourdes présentes sur le front nord viennent en renfort sur le front est, deux jours après d’âpres combats. Sur le front sud, les tewars empêchent les kadhafistes de trop s’approcher, aidés là aussi par la tranchée. Mais ils ne peuvent les empêcher de se positionner les long de la route entre Nalut et Zintan. Mohammed El Meydeni meurt pendant cette bataille. Dès lors, l’axe n’est plus aussi sûr qu’avant. C’est l’exode. Les tewars évacuent leurs familles vers le poste frontière de Dehiba, en Tunisie et Zintan se vide de sa population mais reste toujours vierge, « azra ».

Le poste frontière de Dehiba sera la zone la plus instable du Djebel, passant régulièrement des mains des tewars aux mains des kadhafistes pendant plusieurs mois. Elle présente un lieu stratégique majeur pour les tewars comme pour les kadhafistes. Si les tewars tiennent la frontière, ils gagnent la guerre. Si ce sont les kadhafistes qui s’en emparent, le djebel est asphyxié. Jusqu’à la fin du mois de mars, les tewars du Djebel ont le dessus. De nombreux shebabs d’autres villes dont les soulèvements ont été réprimés (Zaouia, Zuara, Surman) rentrent dans le djebel Nefoussa, « la zone libre » comme on l’appelle à l’époque dans l’ouest. A Zintan, ils apprennent à manier les armes avec les tewars de la région, anciens militaires ou non, qui improvisent des cours. « Chez moi, à Zuara, j’étais inutile, alors que là-bas les gens se battaient. Alors mon père m’a donné de l’argent, et je suis parti, je suis sorti par Ras Jedir pour rerentrer par Dehiba. Là-bas, j’ai appris à me battre, et j’ai trouvé des jeunes de Zuara comme moi. On s’est dit qu’on retournerait libérer notre ville, finir la révolution chez nous ». Certains se battront aux côtés des tewars de Zintan, du moins au début. L’attaque par des kadhafistes de zones dans la montagne où sont cachées des armes laisse à penser aux zintaniens qu’ils sont infiltrés par des kadhafistes. Ils interdisent alors aux shebabs inconnus de participer à certaines opérations. Par le poste frontière passe la nourriture qui alimente tout le djebel (que ce soit les tunisiens qui prennent un risque considérable en venant vendre les récoltes tunisiennes au même prix qu’en Tunisie où l’aide alimentaire qatari qui, après avoir transité par l’aéroport de Djerba, est acheminée par des voitures d’associations, notamment l’association Ekhlass de Zintan), l’essence, du matériel militaire (lunettes infrarouges, téléphones satellites, uniformes, chaussures que certains militaires acceptent de donner aux tewars). Entre fin mars et mi-avril, la frontière retombe aux mains des kadhafistes, puis est reprise par les tewars de Nalut et de Zintan le 21 avril. Ce jour-là, une centaine de soldats kadhafistes, dont treize officiers, passent des armes, du côté tunisien. Quand, à partir des 28 et 29 avril, les combats autour du poste frontière se font plus intenses, interdisant tout transit, une partie de la marchandise est acheminée par les « chemins de lapins », les chemins de contrebande. Il faut cependant dealer avec l’armée tunisienne : soit donner le backchiche de rigueur. La petite mafia qui s’organise avec les militaires autour du trafic fait parfois tripler le prix de l’essence, empêchant certains tewars ou tunisiens partisans de faire passer le précieux liquide à un prix plus correct, voir gratuitement. Le prix de l’essence flambe et ce n’est que grâce aux dons plus que conséquents de la riche diaspora libyenne que les tewars ne tombent pas en panne sèche. Il y a très peu de nourriture à passer. Une piste d’atterrissage est alors improvisée dans la montagne : entre Al Haraban et Al Ruhaybat au lieu dit « El Haybet », la route s’élargit suffisamment pour permettre à des avions cargots de s’y poser. A partir de ce moment-là et jusqu’à la fin, l’aide alimentaire qatari et française est acheminée par ce moyen. Les tewars de Nalut sécurisent la zone pendant que les frappes de l’OTAN dissuadent toute attaque kadhafiste. C’est également par là que les tewars, gravement blessés et ne pouvant être soignés dans les deux hôpitaux du Djebel, sont évacués vers Benghazi.

 Entre le 19 mars et début avril, les zintaniens, qui jusqu’alors s’organisaient en groupes informels, commencent à s’organiser en katibas. « Au tout début, on partait au combat avec les gens de la famille, de la tribu. Moi, je suis des Ouled Khalifa, comme mon cousin, alors on allait se battre ensemble ». En fonction des missions et des connaissances des uns et des autres, les groupes étaient plus ou moins mouvants. Plus tard, quand il faut penser à sortir de la ville et à s’organiser plus conséquemment, les militaires retraités ou déserteurs présents à Zintan prennent en charge la réorganisation militaire de la ville. Ce poids dans l’organisation est permis par les derniers combats, pendant lesquels les anciens militaires font état de leurs grandes connaissances militaires. « Jweli, il organisait tout très bien, il savait comment se servir des armes, comment se cacher, où c’était mieux d’attaquer. Et il était toujours devant avec nous. On s’en fichait de savoir si c’était un ancien militaire ou pas. Il était fort pour ces choses là, c’est tout. » Les katibas sont organisées de façon très formelles, selon le modèle des kataïebs kadhafistes : chaque katiba est divisée en quatre sarayas, chaque sarayas compte deux à trois cent hommes. Les chefs de katibas sont désignés en fonction de leur âge, de leur connaissance des combats. Généralement, ce sont d’anciens militaires ou hommes ayant démontré leur bravoure lors des précédents combats. Il y a dix katibas à Zintan, ville de quarante mille habitants.

Donc entre la fin mars et le mois d’avril, sur la route entre Zintan et Nalut, les forces kadhafistes se placent par endroits le long de la route. La route est sur le plateau en haut de la montagne, dégagée. A chaque voyage vers Nalut (pour se coordonner avec les tewars de l’est du Djebel, pour acheminer armes ou matériel), ils se déplacent en gros convois. Prendre la route, à chaque fois, c’est prendre le risque de se faire attaquer, c’est aller au front. La zone est vaste, difficilement maîtrisable. L’OTAN ne commencera ses frappes que vers le 20 avril dans le Djebel, date à laquelle les positions kadhafistes sont pilonnées.

Buttes en pierre dressées par les kadhafistes depuis lesquelles ils tiraient sur le Djebel.

Pour communiquer et se coordonner avec les shebabs de Nalut, les zintaniens utilisent des thorayas (téléphones satellites). Le matériel militaire qu’ils se procurent vient exclusivement de la Tunisie. Des complicités avec les militaires tunisiens leur permettent de récupérer des thorayas, des lunettes infrarouges, des uniformes, des chaussures. Cependant, cette aide est loin d’être le fait de tout le corps armé tunisien. Il n’était pas rare en effet de se voir confisquer du matériel tout juste récupéré par un militaire du poste frontière trop zélé et qui n’en avait que faire de la guerre en cours de l’autre côté.

Les tewars de Zintan réalisent vite que dégager les kadhafistes de la zone sans leur couper les moyens d’y accéder est inutile : ils reviennent plus nombreux, mieux équipés. La zone située au nord du Djebel, une vaste plaine courant de la montagne à la côte, voit s’installer un gigantesque campement loyaliste.

Vues de la plaine sur laquelle les kadhafistes ont établi leur campement, au nord du Djebel.

Des centaines de tanks et des batteries anti-aériennes envoient régulièrement des bombes sur les flans nord de la montagne. La stratégie semble être d’asphyxier le Djebel, en en contrôlant les accès : le poste frontière de Dehiba, autour duquel se disputera une âpre bataille pendant plusieurs mois et la route nationale qui la longe au nord, la zone d’El Araya. Les kadhafistes y sont installés en quatre points : Goush, Shakshuk, sur la bifurcation menant vers Jadu, celle menant à Qalah et Bir-Ayyad.

Check point de Bir-Ayyad.

Pour s’assurer une certaine tranquillité et empêcher les kadhafistes de réenvahir la montagne, pour isoler aussi les loyalistes qui y sont installés par endroit et les couper de leur base de commandement, les tewars envisagent de libérer la route nationale. Ca signifie sortir de la montagne et se mettre à découvert, dans la plaine. L’entreprise n’est pas des moindre.

 Le 20 avril, l’OTAN frappe pour la première les positions kadhafistes et les campements de la plaine installés dans la région. C’est le moment que choisissent les zinteniens pour attaquer la première position sur la route nationale, Shakshuk, qui est prise en une nuit. Puis les tewars libèrent Goush et enfin Bir-Ayyad, à l’est, le 19 mai.

         Bataille Bir-Ayyad.


Check point de Shakshuk sur la route nationale – une des entrée nord de Zintan.

La prise de cet axe constitue une victoire énorme pour les tewars. Le djebel n’est plus aussi vulnérable et ne peut plus être assiégé comme il l’a été jusqu’à présent. Les tewars contrôlent désormais la zone.

Entre le 19 mai et le 15 juin, les zintaniens libèrent les dernières villes restées aux mains de loyalistes, autour de Zintan. Ils lancent une première offensive sur Qalah, qu’ils libèrent sans difficulté, puis Yefren. Toutes deux en territoire très montagneux, les kadhafistes n’ont pas pu y placer d’armement lourd. Par contre, les villes de Rihanna et Jadu présentent une réelle difficulté pour les shebabs car elles sont les bases arrières des kadhafistes. Lourdement armés, les habitants de ces villes, au côté des forces loyalistes, se battent avec l’énergie du désespoir. Certains capturés avoueront s’être battus en échange d’une rétribution, d’autres sont convaincus que les zintaniens sont membres d’Al Qaeda : « Il y avait des hommes, ils criaient qu’il ne fallait pas qu’on les égorge. Ils avaient un plan de Zintan avec une croix sur le bureau de l’association Ekhlass, et tu sais ce qui était écrit à côté ? Al Qaeda ! Les gars, ils croyaient qu’on était des islamistes, c’est pour ça qu’ils se battaient avec les kataïeb de Bou Chafchoufa. Lui, il disait déjà des choses sur nous avant comme ça, mais eux, c’étaient des voisins. Comment ils ont cru des choses comme ça plutôt que nous ? ».

Le 15 juin s’achève la bataille de Zaouit Al Bagoul à Assabya. Les villes « libérées » à cette époque sont aujourd’hui encore désertes. Les tewars les appellent des « zones de guerre » et en interdisent l’accès à toute personne . La plupart des habitants de ces villes ont pris la fuite, soit en Tunisie, soit dans le peu de familles qu’ils avaient à Tripoli.

 La stratégie des forces kadhafistes était d’asphyxier le Djebel, notamment en occupant la route nationale qui longe la chaîne de montagnes, se postant aux intersections avec les petites routes qui mènent aux villes à son sommet.

Les tewars ont, dans un premier temps, récupéré cette route. Puis, ils remontent dans la montagne, libérer les villes qui sont devenues des positions kadhafistes, sur un axe est-ouest jusqu’à Assabya. « A Assabya, on avait repris le Djebel ! »

 Peu après cette bataille, un groupe de travail est mis en place par l’intermédiaire de l’OTAN. En Tunisie, se retrouvent, « pour la logistique », un chef militaire canadien de l’OTAN, trois chefs de katiba de Zintan (Moktar El Ardar, Oussama Jweli, Cheikh El Bechir), le ministre de la défense libyenne de l’époque Omar Hariri et un représentant du Qatar, rais Arkan. Ils définissent alors une stratégie commune pour la prise de Tripoli. Le Qatar gérera tout le support logistique (alimentation principalement) de cette bataille. L’OTAN désigne les cibles prioritaires et met en place une coordination entre les cibles bombardées et les tewars au sol. L’OTAN fait passer des clichés de la ville de Tripoli pour que les tewars puissent préparer leurs attaques. « L’OTAN s’occupe de défendre et eux d’attaquer. Le contact avec l’OTAN, c’est Fred. On appelle Fred et Fred rappelle l’OTAN ».

 Les 6 et 13 juillet : Bataille de Bir-Ghanam pour tenter de marcher sur Tripoli. Il s’agit de récupérer ce poste kadhafiste plus avant sur la route nationale qui part sur la capitale. Les pertes tewars sont lourdes mais le poste est pris « grâce aux bombardements de l’OTAN ».

Hangard contenant des munitions pour les troupes kadhafistes, et bombardé par l’OTAN sur la route entre Bir-Ghanam et Tripoli.

Pendant ce mois, les tewars consolident leurs positions, progressent lentement vers la côte.

Du 13 au 20 août : Attaque simultanée sur Sorman, Birghana et Zaouia, pour éviter que les kataïebs présentent dans ces trois villes ne puissent venir en soutien des autres. Avec les tewars de Zintan sont présents les shebabs qui avaient fuit leurs villes respectives quelques mois auparavant pour s’entraîner dans le djebel. Ils reviennent libérer leurs villes.

20 août : Entrée dans Tripoli. Depuis sept des dix katibas de Zintan occupent la capitale. Comme nous l’a dit un ami, « la guerre n’est pas encore finie, elle s’est juste déplacée à Tripoli ».

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« Celui qui demande la mort gagne la vie », entretien avec Essaid.

En mai je rencontre dans la rue Hotman, un jeune du djebel Nefussa, chaîne de montagnes à l’extrême ouest de la Lybie et limitrophe de la Tunisie. A l’époque on parle très peu de la guerre qui, là-bas aussi, fait rage depuis la moitié du mois de février, malgré la proximité du djebel avec Tripoli. Comme de nombreux Libyens, lui et sa famille ont trouvé refuge à Zarzis dans le sud-est de la Tunisie. Très vite il me fait rencontrer sont père, qui occupe la maison des jeunes de Zarzis avec toute sa famille. Essaid m’explique un peu le contexte de leur présence ici depuis mars, date à laquelle les Kadhafistes ont tenté une incursion dans Zintan, ville à l’est du djebel.. Il ne s’agissait pas de fuir les combats mais de mettre en sécurité les personnes qui ne pouvaient pas prendre les armes. Ses deux fils ainés sont restés à Zintan, pour combattre.

L’entretien qui suit est l’une des discussions que j’ai eu avec Essaid à l’époque. Il a été réalisé en juin 2011

Je m’appelle Essaid Amer, je suis de Zintan, de l’ouest du Djebel Nefussa. Nefussa c’est en Libye berbère. Je suis arabe, mais je suis un voisin des berbères. Les arabes et les berbères étaient uni, c’est Kadhafi qui nous a uni. Kadhafi parle des tribus, il a essayé de disperser le peuple libyen mais au contraire, cette guerre et ce qu’a fait Kadhafi, n’a fait qu’unifier la société dans cette région, que ce soit des arabes ou des berbères c’est la même chose. Zintan et la région du Djebel Al Arabi (1), même à l’époque de la colonisation Italienne, c’était une région très très difficile. C’est une région montagneuse et révoltée. Quelques historiens libyens ont vu ça dans les archives des italiens et de Graziani. Graziani était un chef de l’armée italienne qui est venu en Lybie pour liquider la révolte de Omar Mokhtar. Le livre s’intitulait « Vers Fazed », Fazed c’est une ville tout près de Zintan et il a dit exactement dans son livre que la dernière cartouche tirée contre la révolution libyenne à l’époque, c’était à Zintan. Ce sont les derniers qui ont continué la résistance jusqu’à la fin. Donc historiquement, même la région était une région de révolte. Il n’y a pas de pétrole dans la montagne de l’ouest, dans le djebel Nefussa, mais stratégiquement c’est une région qui sépare l’ouest du pays du sud et c’est au sud qu’il y a le pétrole, donc si Kadhafi met la main sur Djebel Al Arabi, Djebel Nefussa, il va liquider la résistance et donc la révolution. C’est vrai qu’il n’y a pas de pétrole mais c’est une région très stratégique.

 Quand s’est soulevée Zintan?

En ce qui concerne Zintan, ça remonte à longtemps. Dès l’arrivée du régime de Kadhafi en 69, il y avait un groupe qui était prisonnier, il y en a d’ailleurs deux ou trois qui sont très célèbres et qui sont mes voisins, l’un de la famille el Hadl et l’autre de la famille Chredi. Ce sont des opposants à Kadhafi qui ont été arrêté en 69. Donc le problème de Kadhafi avec les gens de Zintan et les zintaniens avec Kadhafi ça remonte au début du régime. Il y a une dizaine d’années, c’était la prière du vendredi, le vendredi saint. À la fin de la prière, un certain Abdelatif, un zintanien, a pris le micro de la prière et il a fait un discours contre Kadhafi, il a été tué le jour même. Les gens de Kadhafi ont dit que c’était un fou. Zintan est une région très marginalisée, il n’y pas d’hôpitaux, par exemple quand une femme va accoucher ils sont obligés de l’amener à Khilienne qui est à 90km. Kadhafi est venu pas mal de fois à Zintan, il a dit qu’il allait y faire beaucoup de choses, il a fait l’éloge des zintaniens, qui sont des chevaliers etc…mais après, il part et ne fait rien. Il y a toujours eu des gens de Zintan qui ont été arrêtés. Il y a un an, il y en a un autre de la même famille, la famille Chredi, c’est une famille de révoltés depuis le début. Kadhafi a confisqué toutes les armes, il y avait un jeune qui a fait une arme artisanale. Il l’a mise dans son sac, il est allé à Bab AlAzizia la forteresse de Kadhafi. Il a dit au garde qui était aux portes « Chredi », il se nommait lui même, mais il rappelait aussi le nom de la famille révoltée. Il a dit aux gardes, dites à Kadhafi « Chredi te dit si tu es un homme sors et parle avec moi », ils l’ont arrosé de balles. Presque cent balles. Ce gars s’appellait Abdallah Messaoud Chredi. Il avait 22 ans. Le déclanchement de la résistance était « spontanée », lorsque que les habitants ont reçu les premières attaques, une semaine après le déclenchement, le 16 février, il n’y a pas de coordination, il n’y a pas de programmation. Lorsque les attaques ont commencé, toute la ville et tous les gens qui pouvaient prendre des armes sont entrés en résistance. Les gens n’avaient pas d’armes, c’est très rare que quelqu’un ait une arme cachée ou quelque chose comme ça. Il y a une fraction militaire, une troupe qui est venue pour liquider la révolution à Zintan. Les milices ont dit qu’ils allaient violer les femmes, arrêter les hommes. Lorsqu’ils sont venus assiéger la ville, ils en ont envoyé quelques uns pour faire ces intoxs. Ils ont dit : « baissez le drapeaux des insurgés et faites monter le drapeaux vert et on va vous laisser en paix. » Tous les jeunes sont sortis pour résister, même les vieux ont essayé de retenir les jeunes, mais les jeunes ont dit non, qu’il nous tuent mais c’est pour la dignité. Les milices de Kadhafi n’ont pas pris en compte le courage des jeunes de Zintan. Ils ont affronté les milices avec parfois des vieux fusils de l’époque italienne, restés cachés depuis la colonisation , et des cocktails molotov. Les milices de Kadhafi étaient tranquilles comme ça et les jeunes sont venus avec des cocktails Molotov, avec des barres de fer, des pierres, ils ont presque détruit 70% des milices et ils ont aussi récupéré les armes. Ainsi lorsque les gens ont eu des armes, Zintan a commencé à organiser la résistance. Ils s’organisaient par groupes de dix et ils se plaçaient pour observer, contrôler, localiser là ou il y a l’armée de Kadhafi. Donc par groupes de dix, la nuit ils font des attaques et ils gagnent toujours des armes. Maintenant, ils ont même des armes qui peuvent affronter un autre pays. Le problème c’est les munitions. Dernièrement, ils ont envoyés des munitions de Benghazi, mais avant non. Les prisonniers qui ont été pris par les insurgés ont dit qu’ils avaient l’ordre d’anéantir Zintan, de tuer, de violer, de tout détruire. Les troupeaux d’animaux, de brebis, de chameaux ont été tué, les puits ont été détruits, toutes les sources d’eau ont été détruites, ils voulaient que Zintan se rende mais ils n’ont pas réussi. Grâce à dieu ça n’a fait que renforcer la résistance à Kadhafi. Ceux qui ont fait ça ce sont essentiellement les jeunes de 25 ans et moins. Pour nous, les plus vieux, c’est un mystère (avec un grand sourire). Si Kadhafi part, on a pas imaginé ça.

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Les jeunes, donc ont appris à se battre en deux mois, avec les armes ?

C’est comme par nature, ils ont appris en combattant, ils confisquent des batteries de missiles, ils essaient de décortiquer comme ça, voir comment ça marche, puis voilà. Hier les insurgés ont bombardé Zaouit El Bagoud, tout près de Zintan 100 missiles grad. Chaque jour, des victoires mais nous avons beaucoup de victimes. Hier il y en avait 9 et 52 blessés. Beaucoup sont ici en Tunisie. Hier ils ont pris Rahiana et là ils ont pris beaucoup d’armes laissées par les milices de Kadhafi.Et avec ces armes là ils ont pu libérer l’autre ville de Zalouit El Bagoud. Entre hier et avant hier donc ils ont libéré deux villes.

 A Rahiana, il y avait un chef des milices de Kadhafi, qui a apporté des armes, qui a distribué des armes au habitants de Rahiana. Là-bas il y a une grande présence des hommes de Kadhafi et de « lenjen toria » , le comité révolutionnaire de Kadhafi. Il a donné des armes pour tout le monde. Les habitants de Zintan ont parlé avec les chef de Rahiana. Ils ont dit que nous sommes des frères, il ne faut pas prendre les armes l’un contre l’autre, il faut laisser Kadhafi…Mais il y en a beaucoup qui ont pris les armes et hier et avant hier, lorsque les Kadhafistes ont perdu, il y en a beaucoup qui ont quitté la ville.

 Qu’est-ce qui fait qu’ils soutiennent Kadhafi ?

 C’est parce qu’il y a beaucoup de gens des « lenjen toria » là-bas. Ce sont des tribus qui sont faibles et ils croyaient que s’ils restaient avec Kadhafi ça les protégerait. Ils croyaient que si Kadhafi prenait Zintan, ils pourraient régner sur toute la région. Pourtant il y a plein de gens qui sont contre Kadhafi.

Quand est-ce que tu es parti de Zintan ?

Le deuxième ou le troisième jour des bombardements, mon fils a été blessé, au bassin. J’habite sur la crête de la montagne donc ma maison est très exposée, avec des jumelles tu peux voir ma maison nettement.

 

Vue depuis la maison d’Essaid. La plaine en arrière plan est celle où étaient stationnées les forces kadafistes pendant la bataille du djebel.

Kadhafi a augmenté les frappes contre Zintan, il a envoyé des factions de partout. Au bout d’un mois les habitants ont dit qu’il fallait mieux faire sortir les familles et laisser que les jeunes. Il y a seulement quelques familles qui ont refusé de sortir. La population de Zintan c’était 40 000. Les jeunes insurgés ça représente en gros 3000. Comme tout le monde le matin tu te lèves tu prends ton petit déjeuner et tu sors pour aller combattre. Il y a des chefs de katayeb qui s’enfuient et qui arrivent en Tunisie. Il y a beaucoup de militaires qui font la guerre avec Kadhafi en étant forcés. Par exemple un membre des katayeb qui avait l’ordre d’attaquer le djebel Nefussa. Il a bombardé le Djebel durant une semaine sans toucher une maison, ils bombardent comme ça dans la montagne. C’est le général dont je parlais l’autre fois, qui avait l’ordre de frapper Zintan. Il a téléphoné à un ami pour dire qu’il n’allait pas frapper, qu’il allait frapper à côté. Il a donc parlé à quelqu’un qu’il connaît à Zintan et lui a dit : « n’ayez pas peur je ne vais pas bombarder. » Ça c’était 10 jours après l’arrivée de l’armée de Kadhafi. Il a bombardé que la montagne, il n’a pas ciblé les maisons, ni la ville. En fait Kadhafi a mis tous les téléphones sous surveillance et qu’est-ce qu’il a fait, il a donné à tout le monde du crédit, dans le portable. Moi j’ai eu 100 dinars et surtout les jeunes au début n’ont pas fait attention, ils parlent comme ça et divulguent tous les secrets. Donc c’est un piège de Kadhafi pour connaître les mouvements des insurgés. C’est comme le proverbe « celui qui demande la mort gagne la vie ». Les jeunes ont suivi ce principe… Kadhafi a eu des informations sur ce général, parce que les jeunes parlaient entre eux, pourquoi il a attaqué durant un mois, sans attaquer la ville. Après un mois les gens de Zintan on vu que les choses ont changé, les missiles qui tombaient dans la montagne maintenant attaquent directement les villes et il s’est avéré après que Kadhafi a changé ce général. Je ne sais pas son nom mais il est de Targouna, Targouna c’est entre Tripoli et Misrata. Lui, il a peut être été liquidé par les milices de Kadhafi, parce que les jeunes lorsqu’ils attaquent des milices de Kadhafi, parfois ils trouvent des soldats attaché et morts.

Un jour lorsque les bombardements ont commencé j’ai dit à mon fils d’aller chercher les animaux. Les soldats de Kadhafi les ont vu bouger et c’est là qu’ils ont tiré sur eux. Enfin ils n’ont pas tiré directement sur eux mais ils se sont pris un éclat de missile grad. Depuis ce moment là il a toujours l’éclat dans le corps. Nous avons attendu un mois après la blessure de mon fils, parce que nous avons pensé que ça allait finir rapidement, parce que nous avons réalisé beaucoup de victoires, récupéré beaucoup d’armes. Surtout avec la révolte des autres villes : Zaouia, Zouara, Yefren, Qalah. Mais après les choses ont changé, Kadhafi a pu mettre la main sur Qalah, Zaouia… il a liquidé la résistance dans ces villes là. Et là il ne restait que Zintan donc, après un mois nous avons décidé de partir de Zintan.

Qu’est qui a fait que tu as eu le sentiment que ça allait rentrer dans une guerre longue ?

Parce que ce n’est pas la même chose, Zintan ce n’est pas Zaouia, ni Zouara, ce sont des villes du Sahel, ce sont des villes des côtes, donc c’est plus facile de les attaquer. Et aussi Kadhafi a commis des massacres dans ces villes là, on a trouvé des charniers. Par la force des armes il a tué tout le monde, chaque personne qui sort de chez elle, est immédiatement tuée. C’est comme ça que Kadhafi a pu liquider la résistance là-bas. En fait il y a eu la bataille de Sorman. Sorman c’est sur la côte à 100 km de Zintan. C’est Kadhafi qui l’a ordonnée, depuis Tripoli, et lorsque Kadhafi est sorti de Sorman, il y a des insurgés de Sorman qui ont appelé les Zintaniens. Ils ont dit que Kadhafi avait envoyé beaucoup de factions et de milices, donc ils ont tendu un piège. Les Zintaniens sont descendus de la montagne et dès l’arrivée de la milice pendant qu’ils étaient entrain de s’installer, les Zintaniens les ont pris. Ils en ont capturé presque une trentaine. Cette milice a été complètement anéantie. C’est parmis ces soldats qu’ils ont trouvé quatre miliciens, c’est-à-dire, un colonel, un lieutenant et deux soldats attachés et tués. Á la tombée de la nuit, il y a beaucoup de soldats qui ont fuit et ceux qui ont été capturé, c’est eux qui ont raconté ça.

Pour revenir un peu sur les écoutes, parce que ce n’est pas le tout d’avoir des écoutes de plein de monde, il faut des gens pour les traiter. Il a un gros service de renseignement par rapport aux écoutes ?

Mohamad, le fils ainé de Kadhafi c’est lui qui s’occupe de ça. C’est lui qui s’occupe de la communication, c’est lui qui a la communication de la Libye, c’est à dire la société de communication des portables. C’est lui qui détient tout ça. Donc c’est la famille. Et puis Kadhafi, lui-même a dit qu’ils ont mis tous les téléphones sur écoute, pour terrifier les gens, pour faire peur aux insurgés pour qu’ils ne communiquent pas ensemble. Mais les jeunes insurgés n’ont pas eu peur, ils ont même envoyé des messages. Lorsqu’il parle avec son collègue il sait très bien que son téléphone est sous surveillance. Il passe des messages aux Kadhafistes, que Kadhafi ne va pas rester, qu’on va gagner, à bat Kadhafi.

Après au bout d’un mois quand vous avez vu que cela s’installait dans quelque quelque chose de plus long vous êtes partis ?

Donc après la chute des autres villes Qalah, Zaouia… ils ont assiégé Zintan, qui a été attaquée de partout, des quatre côtés, aussi avec des missiles n106, qui peuvent détruire une maison. Il a aussi mis la main sur tout les puits d’eau et bloqué les animaux qui ne pouvaient plus sortir. Alors ils ont décidé de libérer les animaux dans la nature. Les enfants étaient terrifiés, effrayés, ils s’abritent un peu partout. La situation est devenue très difficile. C’est à ce moment là, à peu près un mois après le début. Il y avait des attaques tout près de la maison, c’était un état d’apocalypse. Une petite ville comme Zintan, imagine avec le ciel noir. Et c’est à ce moment que mon fils est devenu diabétique. Il n‘y a plus à Zintan ni eau, ni nourriture ni surtout de carburant. Kadhafi a donné l’ordre de ne pas ravitailler Zintan. Lorsqu‘il y a un camion de ravitaillement il lui coupe la route. Donc les Zintaniens on fait la même chose, ils sont descendus et lorsqu’ils ont trouvé un camion de pétrole qui va vers Tripoli ou autre ils le braquent et le détournent vers Zintan. Et en arrivant ils lui donnent l’argent et il repart. Lorsqu’ils ont eu ces informations que les Zintaniens empêchaient l’arrivée du pétrole, ils ont empêcher le pétrole de passer pour toutes les villes autour de Zintan, toutes les villes de l’ouest. Maintenant il n’y a que quelques villes qui sont très proches de Tripoli qui sont ravitaillées et ils envoient ça avec des militaires. La seule source c’était Dehiba, en Tunisie. Les forces tunisiennes ont aidé les Zintaniens, avec ceux qui trafiquent de l’essence pour ramener du pétrole jusqu’à Zintan et Nalut. Le prix à flambé, un baril de vingt litres vaut 190 dinars. Dès qu’il y a des camions qui arrivent de Dehiba tout le monde se jette dessus pour avoir un bidon de vingt litres, pour fuir, pour arriver jusqu‘en Tunisie. Et un jour j’ai réussi à avoir vingt litres. Moi j’ai une voiture diesel, il y avait beaucoup de vent, j’étais heureux d’avoir un bidon et je n’ai pas vérifié. J’ai versé le carburant, j’ai mis tout le monde dans la voiture et on est parti. Á 20 km la voiture est tombée en panne. On a vu un mécanicien et on a découvert qu’on a mis de l’essence à la place du diesel. Donc on a laissé la voiture là-bas. On a vu un camion, bien sûr lui aussi rempli de monde, de familles qui partent vers la Tunisie et ils nous ont pris avec eux. Nous c’est à dire les femmes, les petits enfants et aussi un oncle qui est vieux. Bien sûr mes deux grand fils sont restés.

A ce moment là le point de passage de Dehiba était attaqué par les insurgés. Il était récupéré par les insurgés pour assurer le ravitaillement. Et ce sont des gens de Zintan avec des gens de Nalut qui ont fait ça. Ils ont capturé 25 soldats des milices de Kadhafi. Mais Kadhafi a continué de bombarder le point de passage de Dehiba pour le récupérer. Donc cette nuit là, nuit de mon arrivée en Tunisie il y avait des bombardements à ce point de passage. On ne pouvait pas prendre la route normale on a pris la route du désert. Et là sur cette route on a trouvé la police et l’armée Tunisienne. Ils regroupaient les gens, entre 70 et 80 voitures. Et ils les amènent jusqu’au camps de réfugiés de Dehiba. En arrivant à Dehiba j’ai même eu peur, parce que j’ai trouvé des gens qui venaient de toutes part et j’ai cru que c’était les soldats de Kadhafi qui sont venus, mais après j’ai trouvé un tunisien qui m’a donné de l’eau. On est resté la nuit là, mais il n’y avait pas de place, il y avait beaucoup de monde, on a laissé les femmes et les enfants prendre quelques heures de sommeil et le matin il y a ceux qui sont passés dans le camp de Ramada et ceux qui ont décidé d’aller jusqu’à Tataouine et moi et les zintaniens qui sont venus avec moi, nous sommes 86 de la même famille.

Tu disais qu’entre les arabes et les berbères ça se passait bien, qu’est-ce que Kadhafi faisait pour les diviser ?

 Il a toujours fait ça. Lorsqu’il vient à Zintan, Zintan est une ville de tribus arabes, il dit : « méfiez-vous des berbères s’ils viennent au pouvoir, ils ne vont rien vous laisser » et lorsqu’il passe au Djebel Nefussa chez les berbères il dit la même chose. Et c’est cette politique qui a donné l’occasion à Kadhafi de gouverner toute cette période. Il y a beaucoup de tribus qui ont formé Zintan, des tribus arabes. Tu peux chercher même dans les livres des historiens qui ont écrit sur la résistance libyenne à l’occupation italienne, tu peux trouver beaucoup de chose sur les tribus de Zintan, c’est pareil pour eux la vie et la mort. Kadhafi a eu tort lorsqu’il a marginalisé Zintan et aussi cette politique de séparation des tribus, les arabes faites attention aux berbères et vice versa. Maintenant tout le monde est convaincu que ce n’est pas vrai les arabes et les berbères c’est comme des frères et ils se sont unifiés contre Kadhafi.

Lorsque la guerre a commencé, dans le premier mois, Kadhafi est allé rencontrer des vieux zintaniens et il a dit que ceux qui ont fait la révolution à Zintan se sont des jeunes, qui ne connaissent pas grand choses, qui sont frivoles. Les vieux zintaniens n’ont pas affronté Kadhafi et donc il a dit que les zintaniens sont avec lui. Il a envoyé un général, un zintanien qui était avec lui, qui a fait avec lui la guerre contre Senoussi, le roi. Il était avec Kadhafi dès le début. Il a fait un grand meeting populaire avec les vieux zintaniens, et il a dit qu’il fallait se calmer, qu’on allait tout nous donner. Il a proposé aussi 165.000 dinars pour chaque famille, pour chaque carnet de famille. Et en plus je ne sais pas si tu as une idée sur l’organisation administrative de la Libye, il y a des communautés populaires, chaabi, et dans cette région là il n’y a qu’une seule communauté populaire, de Zintan jusqu’à Nalut. Toutes ces villes constituent 1 seule chaabi. Il a proposé aux zintaniens de faire de Zintan une communauté. Les zintaniens ont répondu au colonnel «  c’est très bien ce que tu viens de nous proposer  mais nous aussi nous avons des demandes, des revendications. Est-ce que vous pouvez dire ça à Kadhafi ? », il a dit oui. « Tu es sûr que tu peux ?… nous voulons la tête de Kadhafi, est-ce que tu peux lui dire ça ?»

(1) Les montagnes de l’ouest ont été nommée « Djebel Nefussa » par les géographes italiens de la colonisation au début du XXème siècle. En réalité ce nom correspond à un royaume berbère qui s’étendait du sud Tunisien aux portes du royaume de Zinten. Si la plupart des berbères appellent ces montagnes le Djebel Nefussa, des arabes de la région auront tendance à désigner l’extrême est de cette chaîne (là où se trouve Zintan) en tant que Djebel Al Arabi.

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Lexique, nouvel ajout

Moutassalakin 

Littéralement « les grimpeurs », ceux qui se perchent. Ce mot sert à désigner les personnes qui sont parties dès le début du soulèvement par peur de la guerre et qui reviennent maintenant en revendiquant des postes importants. L’illustration parfaite en est Djibreel.

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« Nous avons tué Kadhafi »

   Afin de répondre à une certaine idée de l’assassinat de Muhammar Kadhafi comme une chose honteuse ou au moins obscure repandue par les grandes chaines d’infos, nous proposons ce texte qui est un pot pourri de remarques données par des rebelles de Misrata qui tous revendiquent collectivement cet acte. Nous ne les commentons pas, considérant que leur retranscription et leur agencement sont déja en soit un processus suffisament subjectif.

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Exorcisme !

Il y a plusieurs manières de parler de Kadhafi. On peut parler des massacres, des tortures, des éxcécutions et enlèvements d’opposants, des exils et des trahisons. On peut aussi tourner en dérision ses nombreux discours et déclarations absurdes et le folklore qui les accompagne dont les libyens se gargarisent depuis le 17 février, dans de nombreuses caricatures. Ou encore s’étendre sur son idéologie islamo-communiste que le livre vert résume de manière grotesque. Mais il restera toujours une intrigue, quelque chose qui nous manque pour comprendre une logique entre les 42 ans du régime et le soulèvement du 17 février. Ce qui intrigue c’est ce qui lie la dure réalité d’un régime paranoïaque et l’imaginaire sur lequel elle repose. Lire la suite

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Carte, bataille à Syrte du 24/09 au 04/10 2011

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